"Acid" : Le temple gay de Beyrouth

Un endroit en pleine nuit et au milieu de nulle part. A seulement 15 minutes du centre-ville. Sur la gauche, des champs à peine cultivés. Sur la droite, quelques immeubles clairsemés. En levant la tête, on aperçoit les derniers étages des deux immenses hôtels construits avec des capitaux en provenance du Golfe : Le Metropolitan Palace Hotel semble faire concurrence dans sa course vers le ciel au Habtoor Grand Hotel. Une impasse qui débouche sur un parking…bondé. Premier indice que certainement quelque chose se passe non loin de là. Il faut dépasser un hangar qui abrite d’énormes générateurs : on découvre enfin le parvis en forme de demi-cercle qui sert d’entrée pour "Acid", la plus grande discothèque gay de Beyrouth.

Géographiquement sinistres, les lieux n’ont pas non plus la meilleure des réputations. Un sunnite de Raouché pensait même au temps de la présence syrienne au Liban, que l’établissement faisait l’objet d’une "surveillance des services de renseignement de Damas". "Acid" rejoint ainsi les poncifs de la société libanaise et ses formes subtiles d’hypocrisie : la moitié de Beyrouth, ou du moins celle d’Achrafieh, couche avec l’autre moitié mais le lendemain tout le monde niera la moindre des turpitudes. "Acid", c’est un peu pareil : personne ne connaît l’endroit mais celui-ci est toujours plein à craquer !

Preuve que vivre son homosexualité au Liban n’est pas toujours chose aisée. Notre photographe sera d’ailleurs vivement questionnée à sa sortie par trois jeunes (deux filles et un garcon) sur la destination des photos prises à l’intérieur de la boîte : "on ne veut pas être reconnus par nos familles", expliquent en substance les adolescents. Le patron, Georges Jabra, en général intraitable sur l’interdiction de toute prise de vue, donne exceptionnement son accord à Nice-Premium, à la condition expresse de "flouter" les visages susceptibles d’être identifiés. Ininterrompu depuis 10 ans, l’incontestable succès de "Acid" - plus de 1000 personnes annoncera fièrement le DJ lors de cette soirée - repose sur ce contrat tacite d’anonymat passé entre la direction et les jeunes clients. Le vendredi et le samedi soir, des centaines d’entre eux échappent ainsi, de 23h30 jusqu’à 06h00 du matin, aux envahissantes contraintes sociologiques et familiales libanaises.

L’emplacement et la décoration, quasi inexistante, n’ont pourtant rien d’extraordinaires : un immense hall plutôt froid avec un bar et une estrade pour les plus extravertis. La qualité de la sonorisation et les prestations d’un "open bar" font le reste. L’essentiel est humainement ailleurs.

Ici, on croise en effet tous les genres : libanais(es) "BCBG d’Achrafieh", Druzes descendus de Aley, "barbus" de la Békaa ou "gaillards" de la montagne chrétienne, jeunes saoudiens tout habillés en Dolce & Gabbanna mais qui n’ont toutefois pas su se débarrasser de leurs sandales du désert, couples mariés et hétéros qui y trouvent "la meilleure des ambiances pour faire la fête au Liban" selon l’un d’entre eux. Ici encore, les plus féminins côtoient les plus virils. Ici, les guerres de religion n’ont pas cours. "Il faut venir les nuits de fin de Ramadan", lance l’un des habitués. "Après un mois de privation, c’est une forme de relâchement". "Peut-être devrait on préparer la prochaine élection présidentielle dans ces lieux", suggère un autre intrigué par une conversation en français.

Vers 03hOO du matin, le parvis extérieur offre une "aire de repos" sonore et un bol d’air rafraichissant. Assis sur tout ce qui est susceptible de rappeler un siège, "ça parle" comme disait Lacan. Et puis soudainement, une musique orientale, au top depuis plus de trois ans, "Ha-ya-lil" (ô toi la nuit) annonce, si l’on ose dire, la reprise des hostilités. Du vrai spectacle : la relation corporelle et gestuelle à cette musique permet une expressivité que les plus doués, hommes comme femmes, mettront à profit pour s’exhiber sur le podium, voire carrément sur le bar transformé en piste à obstacles où il s’agit d’éviter les verres. Les corps se déhanchent rythmiquement tandis que bras et mains virevoltent, s’étirent et se tordent dans d’étranges figures intensément extatiques. Au-delà de l’envie de montrer, on sent bien l’investissement total dans cette mélodie comme si cette musique permettait, l’espace d’un instant, une réconcilion bienfaitrice entre corps et psyché. Après tout si l’acide corrompt, sa nature chimique sert également de révélateur aux métaux précieux.

L’heure de la fermeture approche. Des récalcitrants font mine de ne pas entendre les appels du DJ à quitter les lieux. D’autant plus que la musique se poursuit. Dehors, des discussions "serrées" s’engagent pour savoir qui rentre avec qui. Une fausse querelle éclate entre deux prétendants. Un jeune éphèbe qui assiste en témoin distant à la scène ponctue à sa manière l’ensemble de cette soirée : "ktir over ya’anni". Vraiment, c’est trop !

Avec l’aimable collaboration de la photographe libanaise (New York) Jessica Kalache : jkalache@gmail.com

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