Décrypter le terrorisme djihadiste : Entretien avec le psychanalyste Jean-Luc Vannier (I)

Cet argument d'actualité, dont la complexité n'échappe à personne malgré la tentative des belles âmes de tout simplifier pour donner du sens à leur théories , nous reviens souvent droit dans la figure au gré des événements. Nous publions un entretien avec Jean-Luc Vannier* qui le décrypte de façon originale , et dont l'analyse ne manque pas de profondeur. Ce texte origine de la conférence à l'IPAG de Nice du même auteur le 15 mars .

Question : Pour quelles raisons la psychanalyse s’intéresse-t-elle au terrorisme djihadiste ?

JLV : La multiplication des « vocations » djihadistes à partir du territoire français et ce, indépendamment de la culture d’origine, de l’environnement religieux, de la géographie du recrutement, du milieu social et du cursus scolaire, a provoqué de nombreuses interrogations et un profond désarroi dans notre société. Au point de donner parfois le sentiment, au lendemain d’une tragédie de ce type, d’une sorte d’expiation collective où les victimes en puissance, voire les proches des victimes, semblent endosser, supporter stricto sensu, une partie des crimes de l’auteur du massacre : mécanisme qui est loin d’être un paradoxe pour qui sait les capacités de la psyché, dès qu’il s’agit de culpabilité inconsciente, à changer subrepticement de masque. Ainsi, la demande d’un procès public et hautement médiatisé pour que soit révélé le sens de l’acte terroriste, et ce, afin de « pouvoir faire le deuil » comme on l’entend dire. Un sens que l’auteur de l’acte terroriste ignore lui-même dans la plupart des cas.

Question : Qu’en dit justement la psychanalyse ?

JLV : Dans un récent article de Psychiatrie Française1, je cite deux faits qui, dans l’après-coup, c’est-à-dire réactivés à mon souvenir par les attentats terroristes de Paris, de Nice et en Allemagne, m’ont invité à réfléchir sur le sujet. Le premier d’entre eux remonte à 2003 : des sociologues ont relevé cette année-là un phénomène de conversion d’environ cinq mille danoises à l’Islam. Un choix religieux, expliquaient les intéressées, par un attachement aux rites perçus comme une « pratique visible », un sentiment de vivre, avec les « devoirs », une religion plus « physique » et la satisfaction d’être intégrée « dans une communauté ».

Question : Et le second ?

JLV : Le second provient de mon activité professionnelle lorsque j’étais en supervision au Liban : une consultation d’un jeune Libanais de la banlieue sud de Beyrouth, témoin direct de la mort de son ami le plus proche et du même âge, ami mortellement fauché par une voiture. Réfugié dans un deuil mortifère, il

restait enfermé dans sa chambre. L’information me revînt quelques temps après qu’il avait été « pris en charge » par une unité combattante du Hezbollah et que son « engagement au martyre » lui permettrait sans doute de trouver une « issue » à sa dépression mélancolique.

Question : Quel rapport entre ces femmes danoises converties, ce jeune de la banlieue sud de Beyrouth et les apprentis djihadistes français ?

JLV : Du seul point de vue qui me préoccupe, les mécanismes psychiques de l’inconscient, il y en a bien un. Quitte à insister sur la différence de degrés et non de nature entre ces trois exemples. Les futurs terroristes trouvent dans la voie de la radicalisation et dans celle de l’accomplissement de leur forfait, c’est-à-dire l’acte terroriste – et je dis acte et non action –, un moyen inconscient d’étayer, de contenir et de suturer leur chaos pulsionnel.

Question : Qu’entendez-vous par chaos pulsionnel ?

JLV : Il suffit pour comprendre de revenir aux faits. Au fil des enquêtes et des fuites dans la presse, nous avons toujours pu constater des incertitudes, des hésitations dans la qualification des actes terroristes. Et pour cause : un des terroristes du Bataclan recourait fréquemment à l’usage de substances psychoactives tandis qu’un autre souffrait de pathologies mentales. A Valence, celui qui, avec sa voiture, voulait « renverser mais pas tuer » des militaires a posé bien des difficultés à l’autorité judiciaire : d’un côté, selon le procureur, des « interrogations sur sa santé mentale » et « des motivations inexplicables », d’un autre, « des images de propagande djihadiste mais rien sur l’appartenance à un réseau quelconque ». Quant à l’attaque du commissariat du quartier de la Goutte-d’Or, une source proche de l’enquête ne formule-t-elle pas la même aporie ? « Une ceinture d’explosif factice, ces cris, cette allégeance dans la poche, ce sont des signes qui peuvent le raccorder à un réseau [terroriste], mais en même temps cela peut être des signes de déséquilibre ». Les mêmes contradictions pèsent sur les drames de Dijon et de Nantes où, en décembre 2014, des chauffards foncent dans la foule. Plus récemment, il appert que le terroriste de Nice se prostituait, confirmant au passage l’approche freudienne de la psyché mêlant désir et interdit, puis, à partir de 1920, mort et sexualité. Les terroristes noient leur culpabilité par une libération pulsionnelle.

Question : Et en Allemagne ?

JLV : Nous pouvons y relever les mêmes incohérences. Le jeune forcené germano-iranien, auteur de la fusillade de Munich en juillet 2016, souffrait bien de troubles psychiatriques. Il n’en préparait pas moins sa folie meurtrière depuis un an. Celui du marché de Noël à Berlin en décembre 2016 a, quant à lui, échappé à l’attention des services allemands de contre-espionnage car il était en même temps un usager et trafiquant de drogues. Les autorités allemandes ont expliqué que, nonobstant le fait de l’avoir placé sous surveillance, sa consommation régulière de substances psychoactives leur apparaissait comme un facteur à même de l’écarter d’un potentiel terroriste

Question : Pour la psychanalyse donc, terrorisme djihadiste et trouble mental vont de pair ?

JLV : « La plupart des terroristes sont sains d’esprit » m’a expliqué il y a quelques mois un haut responsable parisien du contre-terrorisme lors d’un échange privé. Une telle assertion, pour le moins péremptoire, voire surprenante, soulève deux questions : qui, dans les rangs de celles et de ceux qui ont en charge notre sécurité, prendrait alors le risque de s’opposer à la philosophie de sa hiérarchie et d’en appeler l’attention sur un individu tant que le crime ne serait pas, hélas, accompli ? Sain d’esprit ? Comment dans ce cas appréhender le clivage entre la vie relativement dissolue de ces hommes – et femmes – dans la période immédiate qui précède celle de leur stricte radicalisation ? Une radicalisation dont de nombreux éléments – le jusqu’auboutisme soudain, la destructivité absolue du terroriste lui-même et de ses cibles, la revendication qui fournit une nécessaire reconnaissance dans l’après-coup – laissent éclater au grand jour l’œuvre souterraine et le travail archaïque du pulsionnel. J’ajouterai l’affirmation entendue d’un professionnel : « l’action kamikaze relève de la psychiatrie » selon Loïc Garnier, le chef de l’UCLAT.

Question : Pourquoi cette appréciation du responsable du contre-terrorisme est-elle, selon vous, erronée ?

JLV : C’est parce qu’elle dénie cette dimension psychique, pourtant manifeste dans ces actes. Distinguer les actes terroristes du déséquilibre mental constitue, à mon avis, une volonté d’ignorer ce conflit situé au cœur du pulsionnel :« l’élément essentiel du drame individuel » nous rappelle Etienne de Greeff, illustre professeur de psychopathologie criminelle. Le même auteur pointe nos résistances à admettre que « l’homme lui-même recèle au fond de lui ces étranges puissances, irréductibles à notre schéma d’être responsable ». Admettre la dimension psychique et inconsciente du terrorisme implique par ailleurs la nécessité de renoncer aux typologies et aux autres catégorisations élaborées par l’homme et destinées à le rassurer en séparant les gentils et les méchants. « Les foules, nous rappelle Freud, n’ont jamais connu la soif de vérité mais demandent des illusions auxquelles elles ne peuvent renoncer ». La frontière entre le normal et le pathologique demeure, je le souligne encore une fois, une affaire de degrés et non de nature.

Question : Où se situe la faille ?

JLV : C’est l’importance exagérément accordée à l’habillage extérieur, à l’apparence comportementale du forfait criminel. Ce qui dérange parce qu’inexplicable, c’est cette coexistence, cette coalescence dans un même être d’un fanatisme qui touche à la démence, et d’une sagacité calculatrice qui n’abandonne rien au hasard dans la préparation et l’exécution – du moins au début – de l’acte terroriste. L’acte terroriste combine souvent rationalité et irrationalité ce qui contribue à nous fourvoyer.

Jean-Luc Vannier est psychanalyste et chargé d’enseignement à l’Université Côte Azur (UCA, Nice), Edhec, Ipag ( Nice et Paris)

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