Eric de Montgolfier, Procureur de la République à Nice : "Comprendre avant de juger"

Il cultive le contraste, joue sur les équilibres précaires, laisse son interlocuteur sur le fil de l’incertitude. Une présentation qui nuit à son image. Il en convient mais n’en a cure. Eric de Montgolfier, Procureur de la République à Nice depuis dix ans, vit avec philosophie ce splendide isolement que renforce son pouvoir de magistrat du Parquet. « Ou celui qu’on veut bien me prêter » rectifie-t-il, préférant parler d’une « autorité ». En deux heures et demie d’un entretien convivial, le dialogue oscille entre politique et religion et chemine des personnes aux idées. Rarement sur lui-même. Il suffit pourtant de lui poser directement une question sur sa personnalité pour qu’il y réponde sans détour. L’homme se laisse, si l’on ose dire, appréhender beaucoup plus facilement qu’on l’imagine.

Dix ans de magistrature niçoise donc. La « spécificité » des us et coutumes de la baie des anges ne lui aura pas échappé : « Nous ne sommes pas au sud de la France mais au nord de la Méditerranée » lance-t-il afin d’expliciter ces « particularismes ». Mais aussi son sentiment de vivre au milieu d’une population « fragilisée par sa structure sociologique ». Référence à une ancienne discussion du Magistrat avec l’auteur de ces lignes à Tozeur sur le concept d’un « viol psychique des Niçois » : chaque saison, des hordes de touristes s’emparent de la ville, multiplient les exigences contre paiement. Les habitants s’exécutent par « nécessité économique ». Pas forcément par plaisir. Eric de Montgolfier lui aussi « apprécie davantage ces mois calmes de la basse saison, quand Nice enfin se ressemble ». « Le viol, même consenti, peut-il être source d’enrichissement ? ». Paroles du « parquetier » ou du philosophe ?

La conversation s’oriente sur sa fonction. Le « proc » insiste sur la nécessaire prise en compte de l’environnement, de l’entourage, « avant de passer à l’acte de juger ». Une limite entre « compréhension » sociale et « interprétation » personnelle qu’il sait « ténue ». Devant un fait, la première démarche consiste, pour lui, à faire « appel à la morale » et à se demander « est-ce bien ? » ou « est-ce mal ? ». De la réponse procède la seconde opération mentale : « si ce n’est pas bien, il faut alors chercher dans le droit un support technique ». C’est de cette manière qu’il a « requis » dans plusieurs affaires récentes mettant en cause des responsables politiques locaux. « Il n’y a de droit véritable que lorsque celui-ci est en action ». Mais le droit possède aussi des « vertus pédagogiques », précise-t-il encore à propos de dossiers récents. Une « compréhension » dont doivent bénéficier à ses yeux ceux qui séquestrent leurs dirigeants d’entreprise. Mais pas jusqu’à l’acceptation. « Inadmissible », sauf à accepter le fait que « chacun soit juge de sa propre loi ». Il sait pourtant faire preuve de mansuétude lorsque cette crise touche les plus démunis : « comment puis-je ignorer que ceux qui viennent le plus souvent devant moi sont les plus défavorisés ». « La justice, explique-t-il, vise souvent ceux qui sont atteints par une forme de mépris ». De cette crise internationale dont il pense que « le monde l’a bien cherchée », le magistrat niçois estime néanmoins qu’elle demeure un « épisode dans la vie d’une nation ».

Eric de Montgolfier qui se dit volontiers « chrétien convaincu », « gosse de riche », prétend « qu’il lui faut, à ce titre, donner à ceux qui n’ont pas beaucoup reçu ». Mérite-t-il son appellation de juge de gauche ? « Une question d’une personne de droite ? », rétorque-t-il en souriant. Dans le verbe « s’intégrer » réfléchit-il à haute voix, il semble que le « plus important soit le s, la forme pronominale ». « Pourtant l’essentiel n’est-il pas d’abord d’intégrer l’autre, dans le respect de sa dignité ? » S’il récuse le terme abondamment usité de « communautés », mot qui ne lui « convient pas bien qu’il n’en « trouve pas d’autre », c’est parce qu’il le tient pour « contraire à l’idée même de la république ». Une « insupportable division », assène-t-il.

L’échange dévie sur le cas du juge Burgaud. « En droit, explique Eric de Montgolfier, je ne pense pas qu’on puisse le sanctionner » tout en se défendant d’un « quelconque réflexe corporatiste ». « Aucun des mécanismes de contrôle, aucun garde-fou, n’a, selon lui, fonctionné ». Avant de préciser sa pensée : « il s’agit moins d’un problème de compétence que de formation ». Le juge empiète sur le terrain du psychanalyste en reconnaissant la dimension hors du commun des affaires de sexualité infantile. Lesquelles, mais d’autres aussi, rendent nécessaire une préparation psychique : « le métier de juger est si lourd psychologiquement qu’il me semble important qu’au cours de la formation d’un jeune magistrat, une personne plus expérimentée lui tende un miroir ». Belle métaphore pour rappeler que le pire d’un humain réside en lui-même. « La seule qualité d’un magistrat, ajoute-t-il, c’est le « doute », « l’humilité », « la conviction permanente qu’on peut se tromper ». Le projet de Nicolas Sarkozy permettant à tout justiciable qui s’estime lésé de saisir le Conseil Supérieur de la Magistrature lui paraît-il la solution adéquate ? « Oui, répond le procureur, à la condition qu’on dote le CSM des moyens qui lui font défaut pour l’instant ». « Mais mon rêve serait de pouvoir disposer d’un organisme réellement indépendant afin d’éviter tout risque de corporatisme, une sorte d’Inspection Générale des Services inter-administrations ». Message à destinataire in fine.

Café aidant, on parle culture et société : Eric de Montgolfier évoque l’Opéra de Nice qu’il « ne fréquente plus » et médite sur les avantages et inconvénients du mécénat culturel. Cet homme qui n’hésite pas à parler de la mort, à s’étonner, voire à fustiger ceux qui semblent la craindre et s’opposer à l’idée même de finitude, commente l’interdiction de l’exposition « Our body » : « je n’ai pas saisi l’intérêt de cette exposition et n’ai pas vraiment compris le motif de son interdiction ». Déni de justice ou « miroir » tendu au lecteur ?

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