L’Europe de la peur est la pire ennemie de l’Union européenne

Sandro Gozi* était le principal orateur d’une soirée de débat organisée par le Centre Sèvres – les facultés jésuites de Paris – , il défend une intégration renforcée de l’Union européenne. « Je suis d’accord avec l’idée d’Emmanuel Macron de refonder l’Union » . « Après le temps des pères fondateurs est venu celui des fils refondateurs » pourrait être la synthèse de son intervention. Pour lui, L’Europe doit être transformée afin de pouvoir défendre plus fortement ses intérêts, ses valeurs et un mode de relations fondé sur le multilatéralisme ; pour enrayer la montée des populismes ; pour protéger davantage ses citoyens. Extraits des propos d'un "vrai" européen ...

« L’Europe, forme la plus avancée du multilatéralisme »

« L’Union européenne ne peut pas exister dans un monde qui renoncerait au multilatéralisme », prévient Sandro Gozi. « Car elle en représente la forme la plus avancée, avec ses systèmes de gouvernance, de gestion des interdépendances et des modes de relation entre peuples et États ».

« Les Européens n’ont pas le monopole de la vision du monde »

« Pourrons nous exister tel que nous sommes dans un monde qui fait le choix du bilatéral, du rapport de force, de la stratégie d’influence ? », interroge-t-il. « Notre conception des relations internationales est forte, étayée sur des convictions éthiques et morales. Mais d’autres acteurs font des choix qui remettent en cause les principes à partir desquels nous avions bâti notre vision de l’universel et sur lesquels nous pouvions asseoir une action internationale. »

« Trump est uniquement intéressé par les relations bilatérales »

Le Président américain remet fondamentalement en question le multilatéralisme, tel que nous l’avons vécu et promu par exemple avec la création de l’Organisation mondiale du commerce ou avec l’accord de Paris sur le climat. Comment devons-nous réagir, nous Européens ? Devons-nous laisser les États-Unis traiter chaque dossier avec la France, l’Italie, l’Allemagne séparément ? Ou affirmerons-nous que c’est l’Union européenne qui doit être l’acteur bilatéral ?

« Merkel, Gentiloni et Macron, ensemble face à Trump »

« La réaction collective à l’annonce par le président Trump qu’il se retirait de l’accord de Paris, a été importante : la chancelière allemande, le président du conseil italien et le président de la république française ont réagi directement ensemble en réaffirmant l’importance de l’accord du climat de Paris pour construire notre avenir commun »

« Ne sommes-nous pas au milieu du gué ? »

« Mais plus fondamentalement : sommes-nous satisfaits de la façon dont nous agissons dans le monde en tant qu’Européens ? Ne sommes-nous pas au milieu du gué ? Ne devons-nous pas faire plus pour devenir un acteur à part entière et véritablement influent sur des questions comme le changement climatique, la sécurité, les grandes questions commerciales ? La remise en question du multilatéralisme ne doit-elle pas nous pousser à renforcer et accélérer notre intégration et notre union » ?

« La logique russe de la sphère d’influence »

« Deuxième défi : la logique de sphère d’influence, qui est revenue en force avec la politique de la Russie. Celle-ci s’est délimitée une zone qu’elle désigne comme son étranger proche. Elle perçoit par exemple comme un défi que nous donnions une perspective européenne à l’Ukraine ».

« L’erreur de Juncker »

« On le voit aussi dans les Balkans, où le débat est tendu entre les forces pro-européennes et des forces nationales, voire nationalistes, qui considèrent qu’une nouvelle relation spéciale, forte et étroite avec la Russie représente une alternative viable. Je crois que le président de la Commission Jean-Claude Juncker a fait une erreur au début de son mandat quand il a dit qu’il n’y aurait aucune possibilité d’élargir l’UE aux Balkans occidentaux avant 2019. Cela a affaibli les forces pro européennes de la région, qui veulent réformer de façon plus démocratique leurs institutions, et de façon plus efficace leur économie ; et cela a donné des armes aux nationalistes qui font valoir que l’UE ne donne aucune perspective concrète, et qu’il faut aller rechercher des alternatives ailleurs ».

« Sur la Syrie, l’Europe n’a pas son mot à dire »

« Sur la Syrie, on voit bien que l’absence d’intégration poussée empêche l’Europe d’avoir son mot à dire. Nous devons ouvrir grand les yeux et décider si, face à cette réalité, nous voulons exister en tant qu’Européens. Et si oui, comment y parvenir ? Jusqu’où aller ? Et pour quoi faire ? »

« La vision longue de la Chine »

Enfin, il y a le défi de la Chine, qui se développe dans une perspective de longue durée, à l’échelle millénaire – Bergson disait que c’est la durée qui donne la forme des choses. Avec elle émerge une vision alternative à celle que nous avions décrite comme la fin de l’Histoire ».

« Les fameux critères de Copenhague »

« Nous Européens, avons toujours dit que la démocratie libérale allait de pair avec l’économie de marché et le développement économique. C’était le mantra des Occidentaux depuis la chute du mur de Berlin. L’élargissement de l’Union européenne proposé à ceux qui étaient du mauvais côté du rideau de fer a reposé sur deux grands objectifs. On disait aux pays d’Europe centrale et orientale : construisez un parcours démocratique, inspiré des valeurs occidentales – État de droit, principes démocratiques, séparation des pouvoirs, – et suivez notre modèle d’économie de marché. Les fameux critères de Copenhague imposaient ce modèle de transition démocratique et économique ».

La contre-révolution d’Orban et Kaczynski

« Or aujourd’hui, les Chinois proposent un modèle de développement économique qui prévoit la liberté d’entreprendre mais pas la démocratie telle qu’on la conçoit en Europe. Et des pays européens s’en inspirent. L’an dernier, Victor Orban et Jaroslaw Kacsynski ont prôné une contre-révolution culturelle dans l’UE visant à désolidariser le binôme démocratie et libéralisme, jugé indissoluble par les Européens ».

« L’Union européenne, bouc émissaire »

Ces défis se posent dans un contexte de peur, qui est la pire ennemie de l’Union européenne, car elle pousse au repli national ou nationaliste, elle conduit à renoncer à l’État de droit et aux libertés fondamentales en échange de plus de sécurité. Peur du terrorisme, de l’immigration, du chômage et de l’insécurité économique… L’Union européenne est souvent le bouc émissaire de tous les problèmes auxquels l’Europe doit faire face. Résultat, les partis populistes, extrémistes, anti-européens, europhobes, antisémites, néonazis sont revenus dans les parlements européens et au parlement européen ».

« Construire une Europe qui protège »

Pour avancer, il faut affirmer que la vraie souveraineté est de construire une Europe qui nous protège. Il faut construire une Europe de la défense, qui nous permette d’exister au moins dans la Méditerranée et dans l’Afrique subsaharienne ».

« Favoriser le progrès social »

« Mais il faut aussi favoriser le progrès social – un objectif inscrit dans les traités – et lutter contre la pauvreté et le chômage, avec par exemple une assurance chômage européenne qui serait déclenchée en cas de crise imprévue dans un secteur industriel et dans une région donnés. Il faut aussi une Europe de la croissance, avec de nouveaux instruments d’investissement européens ».

« De 4 à 40 millions d’étudiants en Erasmus »

« Finalement, il faut une Europe qui multiplie les opportunités, notamment pour les jeunes générations. Le programme Erasmus est un succès mais ne représente que 1% du budget de l’Union européen qui lui-même ne représente que 1% du PIB des États membres. C’est ridicule. Nous devons faire moins de rhétorique et plus d’action. Multiplions par dix les ressources liées à Erasmus. Dans les derniers trente ans, au lieu d’avoir 4 millions de jeunes Européens qui participent à la mobilité et à la liberté, nous aurons 40 millions »

*Secrétaire d’État auprès du président du Conseil des ministres italien, chargé des affaires européennes, ce député du parti démocrate (centre gauche) est très préoccupé par la virulence des populismes en Europe. Ancien membre du cabinet de Romano Prodi, lorsque celui-ci était président de la Commission européenne

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