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« Retour sur la question juive », par Elisabeth Roudinesco : le judaïsme se mesure-t-il seulement à l'aune de l'antisémitisme ?

Le judaïsme peut-il s’éclairer à la lumière de son contraire, l’antisémitisme ? Sans trancher la question, l’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco livre aux Editions Albin Michel un ouvrage à la fois très pédagogique et de forte conviction sur un mal qui semble toujours s’adapter aux évolutions mêmes de la pensée juive.
6
décembre
2009
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Le clivage -simple séparation ou terrible déchirure- se situe au cœur du judaïsme. Il en est l’essence même. Retrait d’un Nom, parole divine devenue tétragramme imprononçable, manque à être du premier homme constitutif de son autre, de sa moitié sexuelle sans laquelle il -ich- n’existerait pas, élection d’un peuple pourtant condamné à subir l’errance, hors d’un temple détruit et toujours à reconstruire. Entre sépharades et ashkénazes, judaïsme primitif et judéité moderne jouent toujours les chassés-croisés sur les routes sinueuses d’Israël.

Séparation ne vaut pas forcément contraire. Faut-il donc, à l’image du dernier ouvrage d’Elisabeth Roudinesco, se limiter à aborder cet « autre » sous la forme de son opposé, de sa récurrente tentation négatrice, du retournement en son contraire ? Certes, en miroir et en cascade, antijudaïsme, puis antisémitisme et antisionisme s’engendrent, se complètent et se succèdent dans l’histoire humaine, provoquant chez ses victimes, la tragique et lente parthénogenèse d’une conscience juive. Pour, le courage n’étant qu’un prolongement de la lucidité, celle d’une gestation doublement millénaire, enfanter aux forceps une nation salvatrice.

Il y a presque, si l’on ose dire, un double pléonasme dans ce « retour à la question juive » proposée par l’historienne de la psychanalyse : le judaïsme est nécessairement « question ». Cette interrogation fait sans cesse « retour » au sein d’une communauté à qui il a été éternellement ordonné -Midrash oblige- de se « rechercher ». Une énigme finalement dépourvue de solution à l’image d’un célèbre proverbe du Talmud : la réponse est le tombeau.

Cette « question » là n’intéresse apparemment pas Elisabeth Roudinesco. Celle-ci entend plutôt « dépasser historiographie juive et antijuive ». Tout en menant ici ou là de brèves incursions dans l’exégèse religieuse, puisant en outre dans le registre de la psychanalyse, elle préfère s’en tenir, fil conducteur de ses réflexions, à l’allégorie plus politique, sinon engagée d’un humain dont le courage force la volonté de Dieu, du combat de Jacob avec l’Ange, à l’issue duquel le nom d’Israël échut au valeureux lutteur. Au risque, en jouant ainsi sur les trois tableaux, de désorienter un peu plus le lecteur profane. Ou le puriste. Mais le judaïsme ne se situe-t-il pas d’office au triple carrefour de la religion, de la politique et de l’inconscient ? Une approche multiple dont les grandes figures intellectuelles lui servent de « points de capiton » pour sa pensée, rassemblant au détour d’une galerie très érudite -mais également très éparse- de portraits et de textes souvent méconnus, les étapes décisives de cette « question juive ».

Elisabeth Roudinesco remonte ainsi aux premiers pas de l’antijudaïsme chrétien puis médiéval, persécution essentiellement confessionnelle d’un juif « accusé » d’être à la fois « dedans et dehors » -encore et toujours- dans une société marquée par un monothéiste exclusif. Une tyrannie qui devient ensuite plus « sociale » et stigmatise ses « pouvoirs financiers, de l’intellect et de perversion sexuelle ».

En lutte contre l’obscurantisme religieux, nourrie de la philosophie des Lumières, la révolution française « émancipe le Juif » : « tout donner au juif comme individu, tout refuser au juif comme nation » lancera Stanislas de Clermont-Tonnerre en 1791 pour marquer son idéal d’universalité. « Nation », malgré la confusion d’Elisabeth Roudinesco à ce sujet, qui doit être entendue à l’époque -et ce, dès le Moyen-âge- comme une communauté de personnes regroupées en fonction de leur langue, de leur religion, ou de leur origine géographique commune. Une émancipation qui constituera, nous précise l’universitaire dans un développement aussi argumenté qu’instructif, une phase cruciale : certains « penseurs français et juifs » tiendront ces « Lumières » pour le « creuset originel des deux totalitarismes nazi et stalinien » à venir. Ils reprocheront à la révolution d’avoir, en quelque sorte, sécularisé le fidèle et de l’avoir éloigné de sa « religion d’appartenance ». En se laïcisant, indique l’auteure pour éclairer ce « changement de paradigme », la thèse du « premier parent » est « racialisée ». Elle ouvre la voie à l’antisémitisme, concept plus tardif inventé en 1879.

Un antisémitisme qui sera aussi « le moteur d’une révolution de la conscience juive ». Toujours magistrale dans sa démonstration et ce, malgré l’impression parfois désagréable d’un ouvrage formé de fiches successives, Elisabeth Roudinesco convoque grands philosophes, illustres écrivains et responsables politiques. Elle démontre toute l’ambivalence -les entrelacs de leurs pensées comme le curieux retournement en son contraire de leur argumentation- des discours de ceux qui, par exemple, condamnent violemment l’antijudaïsme pour mieux faire le lit de l’antisémitisme. Ou qui y puisent, comme Théodore Herzl chez Drumont, « une force motrice » pour mettre en œuvre « un vaste programme d’évacuation des Juifs européens vers un autre territoire ».

Mutation permanente du virus de l’antisémitisme, mais aussi adaptation de ce denier au sionisme, lui-même issu de « la désacralisation du monde européen », le négationnisme du génocide, phénomène qui mêle « théorie conspirationniste » et « mode d’interprétation délirante », offre à Elisabeth Roudinesco l’occasion de rappeler que « l’antisémitisme est aussi affaire d’inconscient ». Prisme déformant dont aura été également victime, la philosophe Hannah Arendt, cible de vives critiques pour avoir été « perçue à l’opposée des idées qu’elle défendait » dans ses réflexions sur la « banalité du mal » et au procès d’Eichmann.

En insistant sur les nombreux passages où elle règle ses comptes avec certaines ambiguïtés de l’orthodoxie freudienne -discours de Anna Freud à Jérusalem en 1977, politique de Jones avalisée par les dirigeants de l’IPA- on ne pourra pas passer non plus sous silence les conclusions de l’historienne de la psychanalyse, un appel lancé aux « Israéliens » : choisir entre « démocratie laïque » et « caractère juif de leur Etat », la seconde option présentant, selon elle, le risque d’un « devenir religieux et racialiste ». Oubliant peut-être trop rapidement que le judaïsme fut, à l’image des réflexions de Mordekhaï Kaplan, une civilisation avant d’être une religion. Une conclusion sous la forme d’un ultime « retour » de balancier, à l’opposé cette fois-ci d’un ouvrage qui débute par la mention du XXXIIe article de la Charte du Hamas palestinien, morceau d’anthologie d’un antijudaïsme virulent et « régressif ».

Elisabeth Roudinesco, « Retour sur la question juive », Coll. Bibliothèque idées, Editions Albin Michel, 2009.

par JL Vannier

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  • « Retour sur la question juive », par Elisabeth Roudinesco : le judaïsme se mesure-t-il seulement à l’aune de l’antisémitisme ?
    11 janvier 2010, par alfredolloza

    Anthropologiquement parlant, il n’y a pas de question juive, pas plus qu’il n’y a de question musulmane ou l’impensé de l’épisode abrahamique, mythe archaïque pris au pied de la lettre, et pour les besoins de la cause.

    L’actualité de ce samedi 9 janvier au matin sur France Culture, était une discussion entre Alain Finkelkraut, Elisabeth Roudinesko et Eli Barnavi :

    http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/repliques/index.php ?emission_id=14

    A partir de « Retour sur la question juive » de l’historienne française de la psychanalyse, les trois protagonistes ont fait « travailler », en partie à leur insu, les écarts et les paradoxes à l’œuvre entre des dimensions souvent imbriquées avec beaucoup de densité : judéité, peuple juif, sionisme et Israël comme fait historique.

    Les nombreux paradoxes, difficiles à penser en raison et habituellement mis sous silence à propos de l’Etat d’Israël n’ont guère été abordés (offre, par la communauté internationale, d’une opportunité colonialiste et impérialiste à la demande sioniste, et à la tentative de destruction des juifs d’Europe, identification à l’agresseur, confusion des plans religieux et politiques…).

    Toutefois, l’intéressante question de l’exogamie est néanmoins venue discrètement faire signe lors de cet échange. J’ignore si aucun des trois protagonistes est ou non ressorti instruit par cette assez singulière « performance » radiophonique et malgré ou du fait de quelques identifications massives, malentendus, stéréotypes qui ponctuaient ce qui, au demeurant, avait tous les aspects d’un débat relativement honnête.

    On a pu aussi découvrir au détour de cet échange des aspects discrets tout autant que cruciaux concernant le sort fait à certains mariages mixtes (exceptionnels j’imagine) entre adultes issus l’un de la tradition juive, l’autre de la tradition musulmane en Israël. Les enfants ne peuvent, semble-t-il « hériter » de la religion d’aucun des deux parents comme dans d’autres mariages mixtes. Ils sont israéliens, simplement. Il y aurait beaucoup à dire sur le sens de cette dissolution du religieux et sur le reniement phobique que cette mixité ou de cette accommodation (ou arrangement exogame) semble appeler dans le registre de l’alliance humaine.

    Interrogeons pour éclairer cette sorte d’impasse de la pensée la façon dont chacune des trois religions monothéistes produit son propre modèle du Grand Autre puisqu’il y va du lien d’alliance et de l’éxogamie. L’épisode Abrahamique, considéré de façon triviale, n’éclaire-t-il pas chacune de ces trois « formations » comme essentiellement « appendues » à la question du Père, tout comme à celle du simple géniteur aimant qu’a pu être Abraham pour Ismaël et Agar ? Dieu adopte le peuple élu d’Israël dans une alliance exclusive qui fait de ce peuple élu un peuple unique et très singulier…avec une étonnante veille endogamique de rigueur… Dans la tradition musulmane, tout autant endogame semble-t-il, Dieu, s’il est « Toute Puissance », n’en est pas pour autant Père. Dans la tradition chrétienne, Dieu se donne comme adoptable par chacun. On passe à l’universel et on inverse le lien d’adoption, ce qui semble assez habile… un seul Dieu, un seul Père, les engeances des demi-frères ont le choix, elles demeurent dans leur face à face où adoptent le passage à l’universel. La question de la filiation et des lignées vient, sans doute plus qu’on ne le croit, du moins en Europe, par ailleurs largement « infester » le conflit israélo-palestinien.

    Il semble bien que le patriarche Abraham ait été, quoiqu’on en dise, assez bien disposé au sacrifice de chacun de ses fils. D’abord au sacrifice de son premier fils Ismaël, fils de ses amours avec Agar et servante à bien des égards. Il chasse en effet Ismaël, son premier enfant : (Genèse 16:12"il sera comme un âne sauvage, sa main sera contre tous, et la main de tous sera contre lui ; et il habitera en face de tous ses frères." Il chasse aussi Agar, servante à bien des égards, de sa maison pour satisfaire au caprice étonnant de son autre femme Sarah, (présentée tant dans le Coran que dans la Thora comme la seule femme légitime d’Abraham) elle-même enceinte et qui probablement ne supporte plus les ébats des amants. Il semble bien que la rivalité fraternelle, pourtant habituelle et sans doute stimulante et féconde…soit ici empêchée par le Père Céleste qui fait un peu la pluie et le beau temps. Genèse 17:20-21 "A l’égard d’Ismaël je t’ai exaucé. Voici je le bénirai, je le rendrai fécond, et je le multiplierai à l’infini ; il engendrera douze princes et je ferai de lui une grande nation. J’établirai mon alliance avec Isaac, que Sara t’enfantera à cette époque-ci de l’année prochaine." La naissance « miraculeuse » d’Isaac et l’alliance avec Abraham et sa « maison » ne s’accomplit pas par la servante fertile mais par la femme stérile, la femme légitime d’Abraham : Sarah. Face à face, depuis, des demi-frères, par ceux qui disent se reconnaitre dans ces deux descendances disjointes. Mais aussi avec la figure du Christ, une alliance exclusive démentie par la nouvelle alliance chrétienne ouvrant sur l’Universel.

    D’autres aspects, effleurés, méritaient qu’on y revienne. Ainsi la question de l’insulte a-t-elle fait retour, lors de cette discussion, avec la figure de Freud. On se souvient du chapeau du père du jeune Sigmund précipité dans le caniveau par un chrétien antisémite et du jeune Sigmund qui voit son père, en l’occurrence, se la fermer… L’insulte apparaitra ailleurs pour Freud, comme une performance plus civilisée que le duel. C’était peut-être aller un peu vite en besogne et négliger le fait que les « duels » n’avaient pas, par essence, vocation à tuer mais plutôt à faire apparaître et à faire reconnaitre, au moins transitoirement, l’inégalité des forces et des habiletés respectives. En quoi le sujet humain est-il donc « insultable » ? Comment articuler cette question à celle de l’espèce humaine, espèce particulière habitant le langage ? Des conflits intra-spécifiques peuvent naturellement se produire selon des motifs divers mis en avant pour provoquer l’affrontement, la mise à mal de l’autre (religions, territoires, femmes…). Selon la pauvreté des groupes d’appartenance et surtout selon le degré d’identification des individus à ce qu’ils pensent être leur seul groupe d’appartenance, les affrontements à l’autre sont susceptibles de prendre plusieurs formes, avec plus ou moins d’acuité. Sans aller dans le sens d’une éthologie humaine pour le moins souvent suspecte, on observe dans le monde animal que les comportements agressifs intra-spécifique viennent fréquemment neutraliser, par des rituels appropriés le risque de mort. On peut penser que l’insulte signifierait quelque chose dans l’échec des autres formes du registre de l’intimidation à l’occasion d’un conflit potentiel au sein de l’espèce humaine. L’insulte, en venant prendre le relai de l’intimidation ne viendrait-elle pas provoquer et convoquer comme la « part animale » de l’autre au sein de l’espèce tout en en faisant de l’insulté son obligé : c’est toi ou moi...si t’es un homme ! Comment affronter l’autre ? Et si les grands conflits meurtriers reposaient sur le renoncement à d’autres formes humaines « plus naturelles » de conflictualité, combat de chefs, joutes diverses appelant à la force ou à la ruse ? Affronter l’autre mais comment ? Sur sa part animale ou sur sa part humaine ? Rester aliéné au mode animal de l’invective, de l’opprobre voire de guerres meurtrières comme s’il s’agissait de comportements entre espèces différentes…ou se parler, s’écrire, faire à tout le moins alliance dans le langage ? A croire qu’entre les deux demi-frères, quelque chose de commun a été perdu. Le langage. Subsiste…massivement la part animale et aussi des mariages endogames qui, pour n’être pas mixtes, n’en sont pas moins, de part et d’autre des expressions d’un même modèle culturel de festivités.


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