Faut-il le reconnaître ? On se rend au Palais Nikaïa en se disant que la qualité du spectacle scénique l’emportera forcément sur les voix, probablement maltraitées par les micros scotchés sur la têtes des artistes. On en repart avec le sentiment inverse : heureusement, il y avait les voix. C’est dire la relative déception à l’issue de la première, vendredi 12 juin, de cet opéra de Giuseppe Verdi joué dans cette salle du Palais Nikaïa. Salle rendue plus immense encore par l’installation de l’Orchestre philharmonique de Nice derrière la scène.

Un défi qu’on pensait à la mesure de Paul-Emile Fourny qui, en homme de théâtre, nous avait surpris par d’époustouflantes productions à l’Opéra de Nice. On se souviendra notamment du « Midsummer Night’s Dream » de Britten ou des « Contes d’Hoffmann » de Jacques Offenbach. Est-ce son départ annoncé de l’Etablissement de la rue Saint-François-de-Paule qui l’a privé de son inspiration habituelle ? Toujours est-il que prévaut, malgré ses efforts et les quelque deux cents artistes engagés dans cette production, une fâcheuse impression de statisme scénographique : dispersés aux quatre coins du hall, acteurs, chœurs et figurants semblent figés dans leur mouvement. Malgré un parterre de sable fin et quelques authentiques palmiers, décors et mise en scène souffrent de cette vaste étendue « désertique » que ne réussit pas à combler un plateau central insuffisamment rehaussé pour mettre en relief et parvenir à distinguer les principaux acteurs du drame égyptien. On comprend mal en outre les raisons pour lesquelles les glorieux soldats de l’armée pharaonique entrent en traînant des pieds sur cet air magistral et si connu de cuivres alors que quelques minutes plus tard, comme si la magie du spectacle à peine ébauchée devait s’interrompre pour laisser la place à une manifestation de cirque, des cavaliers accomplissent de prodigieuses cascades sur des purs sangs lancés à vive allure. « Panem et circenses » font-ils bon ménage avec l’art lyrique ?
Preuve que l’ingénieuse créativité dramaturgique n’a pas complètement abandonné le directeur général, les derniers instants sont d’une sublime beauté à la fois esthétique et lyrique. Avec simplement deux trônes de marbre funéraire au centre d’un jeu inventif de lumières -pour lequel on félicitera vivement Jacques Chatelet-, le spectateur semble lui aussi « emmuré vivant » et finit par se résoudre, avec la même sérénité née de leur puissant amour, au sort réservé à Radamès et Aida. Comme quoi.

Contre toute attente et malgré les échos et autres vibrations dus à l’utilisation des micros, les voix charment par leur émouvante sensibilité. La soprano Michèle Capalbo se révèle très convaincante dans les différents registres vocaux abordés dans cet œuvre et pour lesquels elle trouve toujours les plus justes intonations : prière intimiste et fervente dans l’acte I, plainte lancinante au début de l’acte III, noble résignation à la mort au dernier acte. Elle sait alterner des aigus qu’on devine d’une incroyable clarté malgré les conditions techniques, avec des sonorités vocales d’une infinie douceur lorsqu’elle se réfugie dans la douloureuse évocation de sa patrie. Un remarquable ténor lui donne la réplique : doté d’une voix magnifique à la large tessiture et dont la stabilité triomphe, elle aussi, des incertitudes technologiques, Jorge de Leon conquiert instantanément le public dès son entrée en scène par son chant à la fois puissant et chaleureux.

Fruit d’une heureuse distribution, Mzia Nioradze dans le rôle d’Amnéris offre un fort beau contraste vocal dans ses multiples duos avec Aida tandis que Jean Teitgen incarne un Ramfis intraitable de rigueur religieuse. Le niçois Franck Ferrari n’a pas eu de chance avec le réglage de son micro : les échos incessants donnaient le sentiment que sa voix, toujours appréciée de ses fans, se baladait d’un bout à l’autre de la scène. Incident identique à déplorer pour les chœurs pourtant très professionnels de l’Opéra de Nice. On regrettera, en outre, des ballets trop conventionnels et, parfois, complètement en dysharmonie avec les mélodies jouées. L’Orchestre philharmonique de Nice dirigé par Marco Guidarini remplit brillamment son office, tâche d’autant plus compliquée que le Maestro tourne le dos à la scène et ne voit pas les chanteurs.
Aux yeux du public, la fresque grandiose et le spectacle vivant l’auront emporté sur la créativité artistique et les exigences lyriques. Dont acte. Mais on ne peut qu’espérer retrouver ces voix prometteuses dans un environnement nettement plus traditionnel.
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