Ingrid Thobois est partie enseigner le Français en Afghanistan. Voyage, voyage. Dans le sillage et l’esprit de l’écrivain suisse Nicolas Bouvier ou de ceux d’un Joseph Kessel dont la jeune Ingrid entend se réclamer. Egalement un voyage du cœur. « J’ai vécu très heureuse », soupire-t-elle, « sans être aveugle sur la réalité du pays ». A son retour, elle a relu patiemment les notes rédigées au jour le jour, les a mises en ordre… pour en faire un manuscrit. Evidemment « refusé par tous les éditeurs qu’elle avait contactés ». Scénario habituel qui ne l’a aucunement découragée. Elle se remet alors à l’ouvrage et, une année plus tard, propose aux éditions Phébus son « premier roman ». Cela ne fait pas d’elle, elle le sait, un écrivain comme se plaisent méchamment à le dire les éditeurs. Mais tout de même…
La Fnac lui consacrait, en collaboration avec le magazine « La Strada », un café littéraire où elle est, en quelque sorte, venue se raconter. En quelque sorte seulement tellement l’auteur(e) a manifesté de nombreuses résistances pour évoquer les coins les plus secrets de sa vie. Pourtant, l’endroit choisi par la Fnac se voulait aussi intimiste que le contenu de son livre : un café situé rue Valperga (Le « Loridan ») tenu lui aussi par un grand voyageur « Dov », un « Israélien de Marseille », lequel organise dans son établissement expositions temporaires, soirées Jazz (chaque dimanche soir), café théâtre en été et qui sert, lorsque toutes ces activités lui laissent un peu de temps pour se mettre aux fourneaux, une « cuisine du monde » avec un fort tropisme méditerranéen.

Malgré cela, Ingrid Thobois est demeurée sur la défensive. Elle explique, plutôt affirmative, que le genre du « roman » pour son livre s’est imposé contre celui du « récit de voyage » ou de « l’essai », catégorie déjà trop volumineuse sur cette zone géographique. On ne demande qu’à la croire. Mais aux premières questions sur ce roman qui semble parler d’amour, elle précise qu’elle a dû « travestir ses émotions ». Si le titre mentionne néanmoins le « nous » et que la première personne du singulier raconte cette aventure teintée de romanesque et d’exotisme, Ingrid Thobois réfute comme une lame qui tranche, le qualificatif d’ « autobiographie ». Et lorsqu’une personne de l’assistance l’interroge sur « son » histoire d’amour, elle corrige promptement par « narratrice » comme si, par un mécanisme de défense, elle entendait se défausser, se protéger de ses propres réminiscences douloureuses.
Certes, son but visait également à « parler de l’Afghanistan autrement », formule toutefois facilement interprétable en terme psychanalytique de « déplacement amoureux ». Sentant la faille, le public niçois, relativement nombreux pour un bel après-midi ensoleillé, pousse l’avantage : une question encore plus ardue lui est posée sur cet « amour, matière à roman littéraire », l’accusant presque d’exploiter des « sentiments à des fins commerciales ». S’engage alors un débat de bonne tenue intellectuelle sur la « porosité entre la réalité et la fiction », sur « les sources d’inspiration du romancier », suscitant notamment l’intervention à bon escient d’un jeune écrivain spécialisé dans la science-fiction. Hugo Bellagamba confirme qu’il lui est difficile de faire totalement abstraction du monde qui l’entoure dans sa propre création. L’être humain, c’est une vérité d’évidence, parvient rarement à se débarrasser de son histoire. Le voudrait-il que celle-ci finirait quant même par s’imposer à lui.

Finalement, ce premier exercice littéraire de la Fnac, renouvelable le dernier samedi de chaque mois, s’annonce prometteur : la découverte d’un auteur, le récit d’une vie, le jeu d’un échange vivant…et la mise à nu des dures vicissitudes du métier d’écrivain. On attend donc avec impatience le prochain chapitre de cette saga aussi littéraire qu’événementielle.
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