En matière d’art, musical ou autre, ne jamais se laisser vaincre par ses préjugés ! Surtout lorsqu’on annonce une création dont le seul nom possède, à tort, le don de faire fuir le public parfois trop traditionaliste de l’Opéra. Telle pouvait en effet être la leçon vendredi soir à l’Opéra de Nice après un concert de sa Philharmonie donnée dans le cadre de l’opération nationale « Orchestre en fête ». Une manifestation d’une dizaine de jours organisée par l’Association des Orchestres de France et destinée à « mettre en lumière » l’activité des formations instrumentales. De multiples dessins d’enfants sollicités pour « imaginer la décoration du théâtre » étaient accrochés dans le hall de l’Opéra. Un programme annonçait une création du compositeur argentin Martin Matalon « Trame IX, pour hautbois solo et orchestre » suivie de la 7e Symphonie de Dimitri Chostakovitch, dite « Léningrad » car composée en pleine invasion de l’Union soviétique par les armées nazies. On pouvait éventuellement se dire que là, ce n’était plus tout à fait pour les tout-petits.

Passé par Olivier Messiaen et Pierre Boulez, Martin Matalon est lui, un enfant de la Juilliard School de New York, une référence en matière de musique et de chant. Mais la véritable clef du travail de ce compositeur réside probablement dans l’influence du poète et compatriote Jorge Luis Borges et celle du cinéaste Luis Bunuel : on comprendra alors mieux pourquoi sa « Trame IX pour hautbois solo et orchestre » saisit par sa puissance suggestive où chaque mesure suscite chez l’auditeur une représentation mentale, une image, une scène, un éprouvé. Etrangement, l’auteur raisonne pour sa part en termes purement plastiques, voire graphiques : interrogé sur son inspiration, il évoque des « lignes », ici « atomisées », là « cumulatives », des « circularités qui tournent sur elles-mêmes », des « mobiles ». Une « ligne », notons le au passage, magnifiquement déclinée par le soliste François Meyer avant qu’elle ne soit « dramatiquement brisée par un solo de timbales » à la fin de l’œuvre où elle devient « pointillée », fuyante et s’efface complètement. Loin des agitations musicales volontairement dissonantes, Martin Matalon propose au contraire une approche méticuleuse, une architecture musicale toute en finesse, un enchaînement aérien d’harmonies pastel, une succession de couleurs - un héritage de Messiaen ? - agréablement audibles pour des oreilles souvent « formatées » aux tonalités classiques. Son œuvre tend la main plus qu’elle ne rend prisonnière, aiguise plus qu’elle n’arrache, suggère plus qu’elle ne provoque, sachant atténuer le fortissimo ou retenir le crescendo avant leur stade ultime : la course effrénée du hautbois solo - cette « ligne » dont parle l’auteur - entretient un dialogue parfois haletant avec les différentes formations instrumentales de l’orchestre subtilement dirigé par le Chef Marco Guidarini. Les violoncelles multiplient d’imperceptibles notes tenues tandis que les contrebasses en maintiennent d’autres en sourdine, « écrasées » ainsi que le requiert la partition. Etonné, séduit puis finalement conquis, le public ne tarissait pas d’éloges à l’entracte sur ce jeune talent très prometteur.

La 7e Symphonie de Dimitri Chostakovitch, dans la seconde partie, se situe presque à l’exact opposé : une œuvre grave, lourde, ses détracteurs diraient pataude, tant elle ressemble parfois à ces héros aux traits massifs peints à l’époque du réalisme socialiste et auxquels était confiée la charge de glorifier les apparentes réussites du régime. On ne sait d’ailleurs si l’on doit qualifier le compositeur de russe ou de soviétique tant la controverse sur la signification cachée de cette œuvre fait débat : en pleine opération Barbarossa lancée en juin 1941 laquelle allait provoquer le terrible siège de plus de 1000 jours de St Pétersbourg, renommée pour l’occasion « Léningrad », le compositeur annonce en septembre 1941 sur les ondes de la radio locale : « j’ai terminé il y a une heure la partition de deux mouvements d’une grande composition symphonique…je veux que les auditeurs qui m’écoutent en ce moment sachent que la vie dans notre ville se poursuit normalement ». Ce qui n’empêchera pas Chostakovitch d’être déjà soupçonné de « chaos gauchiste » pour son « Lady Macbeth de Mzensk » en 1936 avant d’être accusé de « formalisme musical » par Jdanov en 1948 ! Certains ont d’ailleurs voulu déceler dans cette symphonie une critique masquée de l’insidieuse prise du pouvoir par Staline.
Cette 7e Symphonie ressemble un peu à la vie douloureuse du compositeur, tour à tour harcelé puis réhabilité avant d’être à nouveau marginalisé par les dirigeants de l’URSS, selon l’éclairante conférence de Samy Camps, étudiant en musicologie à l’Université de Nice. Dans le premier mouvement, alors que la « caisse claire » rythme une cadence militaire, flûtes, violons puis pizzicati de contrebasses reprennent chacun à leur tour le célèbre thème qui fait songer à une armée en marche. Jusqu’à en devenir infernal lorsque les percussions semblent traduire le choc frontal du conflit. Le troisième mouvement illustre, quant à lui, cette dramatisation extrême, renforcée par la projection sur un écran situé en arrière plan, d’images sur la dureté de la guerre tirées des archives de l’ECPA : accents déchirants produits par l’inexorable montée des cordes et rehaussés de majesté par les cuivres. Mais c’est dans le quatrième et dernier mouvement où le travail d’orchestration du compositeur enchevêtre les interventions des différentes formations de l’orchestre que la Philharmonie de Nice donne toute la mesure de ses efforts. Et de son talent.
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