Deux ans après l’assassinat de l’ancien premier Ministre Hariri, le Liban vit toujours au rythme des incertitudes sur son avenir. Tenaillé entre la tradition et la modernité, entre les forces qui veulent ancrer le pays dans le monde arabe et celles qui l’invitent à rejoindre l’Europe occidentale, il retient son souffle, menacé d’éclatement à chaque instant de sa vie quotidienne. A l’image de la situation politique, la vie du plus célèbre poète et écrivain libanais, Khalil Gibran, apparaît également comme une succession de ruptures, de transgressions mais aussi d’ultimes tentatives de dépassement et de réconciliation. Sa biographie et les écrits qui en rythment les principales étapes sont admirablement reconstitués dans ses Oeuvres complètes que viennent de publier dans la traditionnelle collection « Bouquins », les Editions Robert Laffont.
A l’âge de sa puberté, période caractérisée par de nombreux clivages, le poète connaît un premier franchissement en quittant son territoire natal pour les Etats-Unis. S’ouvre alors pour l’auteur une période de ballottements entre deux modèles culturels dont il est tout à fait possible de retrouver la trace dans le style et ses textes. Trois ans à Boston, retour au Liban avant de repartir pour l’Amérique, puis de s’installer pour un temps en France. La dispersion de l’œuvre entre romans, nouvelles et recueils, l’indécision entre l’usage de l’arabe et le recours à l’anglais ne sont qu’apparentes. La lecture du Prophète, qui consacra sa célébrité, saisit le lecteur par le balancement du rythme des phrases, mélopée ponctuée par les hésitations à vivre au confluent de deux mondes. Elle révèle la double attirance entre l’Orient et l’Occident qui inscrit l’écrivain, de l’iranien Sadegh Hedayat au russe Maïakovski, dans le droit fil des poètes en souffrance entre leur terre d’origine et celle de leur adoption. Le premier coincé entre Téhéran et Paris ne trouva la solution que dans le suicide. Le second répéta sans cesse qu’il « aurait voulu vivre et mourir à Paris si Moscou n’avait pas existé ». A son tour, Gibran confirme : « si le Liban n’était pas mon pays, je l’aurais choisi pour pays ».
Comme Hedayat et Maïakovski, Gibran subit inconsciemment son drame intérieur : « Tous les soirs, écrit-il de Boston à un ami, mon esprit revient à Paris, et erre dans ses maisons ». « Et tous les matins, je me réveille en pensant à ces jours passés au milieu des temples de l’art et du monde des rêves ». Il a beau fréquenter les milieux artistiques et huppés de la Nouvelle-Angleterre, il se sent comme un « exilé au bout de la terre, enfermé dans un monde de glace, au goût de cendre et au silence éternel ».
Cette force, cette « pulsion intérieure » comme Khalil Gibran la qualifiera lui-même dans une lettre à son ami Youssef Hoayek, le poussait à écrire après avoir lu une belle histoire. A écrire et à dessiner. Car le visiteur intéressé qui manifestera son amitié pour le pays du Cèdre en se rendant au Musée Gibran de Bcharré, découvrira la richesse des multiples réalisations dont le présent ouvrage offre quelques -trop- rares illustrations. Il avoue ainsi son admiration devant Garibaldi dont il exécute le portrait en 1913 mais qu’il commente à sa confidente Mary Haskell en ces termes : « c’est un homme qui voyage d’une partie du monde dans une autre ». Son huile sur toile « Anxiété » de 1914 révèle une douleur profonde qu’il exprime au moyen de traits dignes du "Cri" du peintre Munch. En 1911, à propos du « spectateur », il commente : « j’espère que je serais toujours capable de peindre des toiles qui permettent aux gens d’en voir d’autres... Je veux que chaque toile ouvre sur d’autres toiles invisibles... ». Mary Haskell lui répondra sur le même ton à propos de la femme et l’enfant (1915) : « Rodin exprime l’âme. Toi l’âme de l’âme... ». C’est dans cette sorte de régression infinie que Khalil Gibran pensera trouver la vérité de l’amour autant que celle de la liberté.
Par son emplacement spécifique dans la montagne libanaise, la ville de Bcharré, qui vit la naissance de l’écrivain reçoit, dit-on, les premières lueurs de l’aube pour tout le pays. La vallée sainte de la Qadicha qui abrite également, non loin de sa maison natale, son lieu de repos mène vers des cimes encore enneigées à la fin du printemps. Paysage à la mesure de l’auteur : constitué de précipices où s’accrochent des monastères suspendus à leur seule foi austère, poches troglodytes maternelles où attendent parfois d’une mort glorieuse, quelques ermites aux corps décharnés, lacis noueux de routes encombrées par des troupeaux de chèvres mâchouillantes qui lorgnent d’une sage ignorance vers l’étranger de passage. Un Liban éternel.
Khalil Gibran, Œuvres complètes, Coll. « Bouquins », Editions Robert Laffont, 2006, 992 p., 30 euros.
Mille Merci Jean-Luc pour cet article magnifique qui nous fait rêver des grands Libanais d’autrefois, et au nom de tout les Libanais je te remercie du fond du coeur d’avoir ce petit pays toujours dans la peau...
Dimitri Nseir
Bonjour Dr Toni El Hayek ancien président du club franco-libanais de Nice et côte d’azur je vous salue,
Je me demande si vous pourriez m’aider A rapprocher les distances et renforcer les liens entre Libanais expatries et locaux ! dans un but precis le Mariage !
je vous prie de consulter le site:www.pomdamour.net avant d’effacer mon message.
Cordialement solange sraih
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