Certes, l’actualité de la semaine reste dominée par la disparition de Michael Jackson. N’en déplaise pourtant à ses millions de fans, la star des années quatre-vingt dix n’est tout de même pas morte sur une barricade en combattant pour la défense des libertés.
Rien à voir en effet avec le destin de la jeunesse iranienne. Etouffée sous les turbans des mollahs, celle-ci se réfugie désormais sur les toits de Téhéran pour braver au péril de sa vie des armées de bassidjis. Importés à grand frais par le régime, ces miliciens « aux accents provinciaux » comme le constatent les habitants de Téhéran, se déchaînent pour mater les contestataires, qu’un proche du Guide, l’ayatollah Ahmad Khatami, appelle même à « exécuter de la peine capitale ». Le pire est sans doute en train d’arriver sans que l’on en prenne véritablement conscience : une répression systématique et d’une indicible férocité s’abat sur les opposants de Ali Khamenei. Sans nouvelle de leurs enfants ou de leurs amis disparus depuis plusieurs jours, des centaines de familles attendent, désespérées, au pied de la prison d’Evin.
Portables réduits au silence, blogs censurés, messageries souvent bloquées, seules les lignes fixes grésillent…péniblement ! Et pourtant, même déconnectés, de jeunes iraniens parviennent à s’exprimer en utilisant, par exemple, l’affichage de leur profil sur des réseaux sociaux. Pour le lieu de naissance ou de résidence, on peut ainsi lire la mention : « Born in hell, Iran ». D’autres ont modifié leur pseudo en « MobileDead » ou en « Rien à dire » : l’humour contre la sauvagerie. Si le symbolique l’emporte provisoirement contre le réel, le moyen reste dérisoire. La peur s’installe. Elle précède la résignation, ultime étape avant celle de l’exil, nouvelle obsession pour des milliers d’étudiants qui ont repris sans enthousiasme le chemin de l’université. Mir Hossein Moussavi aura finalement raison : au cours d’un débat de campagne, il avait critiqué les piètres performances du président sortant Ahmadinejad, à même de faire grossir les rangs de ceux qui attendent des visas devant les ambassades occidentales. C’est effectivement le cas.
Ces quelques semaines ont étonnamment fait mûrir les jeunes iraniens : à l’euphorie et à la relative désinvolture des premières manifestations pacifiques, a succédé, sur un ton nettement plus grave, une redoutable détermination. A l’image de Maryam dont « la vie a basculé après les élections ». Elle n’est pas la seule. L’essence du martyr chiite qui glorifie le sacrifice semble avoir changé de camp et s’être retournée contre ses « pères fondateurs ». « Ils peuvent nous tuer, confie une autre étudiante de 24 ans, ils ne pourront pas tuer notre opinion ». « Après le sang, ce sont, d’après Ali Reza, « d’intenses discussions qui se répandent librement dans les dortoirs de l’Université ».
Dans cette société iranienne imprégnée, plus discrètement depuis la révolution islamique, de la jouissance hédonique de l’instant, l’idée de la mort nourrit désormais de sa sombre puissance la légitimité des revendications. « J’ai un fils, explique Mohammad, et ce dernier ne me pardonnera pas s’il apprend un jour que je ne me trouvais pas parmi les manifestants ».
La violation du domicile privé par des miliciens en quête de réfractaires a fait voler en éclats la séparation hypocrite entre « birun » et « andarun », l’extérieur et l’intérieur de la maison. Celle-ci autorisait un mince espace de liberté, hautement salvateur pour le système du « velayat-e faqih » mis en place par les dignitaires religieux. De la rue désormais interdite aux toits terrasses des particuliers, le citoyen de Téhéran, celui d’Ispahan, de Chiraz, de Kerman ou de Tabriz ne peut plus échapper à l’emprise, sauf à se démettre ou à se battre, au besoin contre son propre sentiment d’anéantissement. Signe de cette rupture, une dizaine d’officiers généraux du Corps des Gardiens de la révolution auraient été arrêtés pour avoir désobéi et refusé de tirer sur la foule.
Une fin de règne commence mais l’agonie, rythme perse oblige, sera interminable. Une chose toutefois est certaine : après le déclic provoqué par ces élections, plus jamais dans le même fleuve, les jeunes iraniens ne se baigneront deux fois.
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