Il s’agit de deux événements bien distincts sur le fond et pourtant, on ne peut s’empêcher d’en croiser la lecture : d’un côté, l’interdiction de la diffusion, au Liban, du film d’animation franco-iranien de Marjane Satrapi « Persépolis ». De l’autre, la mise en ligne du très controversé « Fitna », court-métrage réalisé par le député extrémiste néerlandais Geert Wilders. Dans le premier cas, le film tiré de la BD a remporté ex-aequo le prix du jury au festival de Cannes 2007. Dans le second, le Gouvernement néerlandais, et avec lui, l’Union Européenne et la Communauté internationale - le Secrétaire général de l’ONU en personne - ont condamné cette réalisation. D’un côté encore, le film primé sur la Croisette développe une critique à la fois féroce et ironique du régime du shah mais également des conditions répressives dans lesquelles vivent les femmes iraniennes en République islamique d’Iran. De l’autre, « Fitna » se veut une charge provocante et violemment accusatrice contre les interprétations radicales du Coran directement associé dans le film aux attentats terroristes, à l’image de ceux commis contre les tours jumelles de New York en septembre 2001.
Toujours dans le premier cas, le film franco-iranien a été censuré par la Sûreté Générale libanaise dont le principal responsable, Wafic Jezzini, est réputé proche du Hezbollah. Dans le second, au nom de la liberté d’expression, les sites « You tube » and « Google video » ont maintenu en ligne sa diffusion alors que le premier site d’hébergement britannique « Liveleak », où il été visionné par plus de 3 millions d’internautes, l’a retiré en raison des « menaces sérieuses » qui pesaient sur son personnel. Les milieux culturels occidentaux se sont vivement émus de la mise à l’index de « Persépolis », écartant tout comme le Ministre libanais de la culture, le motif invoqué par le Directeur général de la Sûreté du « dénigrement de l’Iran ». Mais ils ont passé sous silence un argument, nettement plus audible à défaut d’être convainquant, selon lequel sa diffusion, dans la situation actuelle du Liban, risquerait de « jeter de l’huile sur le feu ». Ce sont les mêmes occidentaux qui craignent, dans un avenir proche ou lointain, des réactions virulentes contre leurs intérêts politiques et économiques dans les pays musulmans, furieux de la projection de « Fitna ».
Consécration et défense légitime d’une œuvre culturelle, d’une part ? Opprobre jeté sur une misérable et insultante provocation, d’autre part ? Critique, dans un cas, à la marge et au moyen de la question féminine ? Attaque frontale, dans un autre, contre le cœur même d’un monothéisme ? Finalement, un seul point commun entre le Directeur Général de la Sûreté et les responsables occidentaux : la peur des réactions.
Heureusement, et pour le moment, la majorité des Musulmans iraniens qui a vu le film de Satrapi s’en est particulièrement divertie et les représentants de la Communauté musulmane des Pays-bas et en Occident ont accueilli celui de Geert Wilders avec un noble « haussement d’épaule ». Comme quoi, lorsqu’il le faut, cette « majorité musulmane silencieuse » sait faire entendre, si l’on dire, sa voix, sa « certitude intérieure » pour plagier la formule de Hegel sur la foi. Les uns comme les autres montrent à cette occasion l’évolution sensible de leur approche, plus soucieuse, pour reprendre l’idée du Conseiller libanais à l’Unesco Bahjat Risk dans un article récent de l’Orient Le Jour, d’un authentique « pluralisme culturel et religieux » qui se situe bien au-delà du « politique ».
Fruit probable d’une maturation - savamment et patiemment initiée ici ou là par des hommes de la trempe du Président des Amitiés Judéo-Musulmanes Marouane Bouloueddine - cette Communauté des fidèles au Prophète vient peut-être de recevoir la consécration de ses efforts : selon les chiffres du très officiel Annuaire statistique 2008 de l’Etat pontifical, publiés dans l’Osservatore Romano, l’organe de presse du Vatican, l’Islam est devenu, avec 19,2% de croyants sur la planète, la première religion mondiale. Autant dire adulte et responsable.
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