S’il y a bien eu « rupture » dans les vœux de nouvel an adressés à la Nation par Nicolas Sarkozy, ce n’est certainement pas dans la forme qu’il convient de la chercher. De ce point de vue, les attentes, suscitées maladroitement par des informations sur d’authentiques changements et distillées par les services de presse élyséens, auront été particulièrement déçues. Hymne national, usage de l’expression « mes chers compatriotes », énumération des actions passées et annonce des programmes à venir, légitime mention initiale et forcément compatissante pour ceux et celles tenus à l’écart des joies de cette fête, rôle de la France pour la paix dans le monde, lecture probable d’un texte sur un prompteur, rien ne manquait à la panoplie « traditionnelle » du rituel présidentiel en usage sous la Ve République.
En excellent politique, le chef de l’Etat a peut-être innové là où il n’était pas attendu : la tonalité de son discours. On relèvera en premier lieu un vocabulaire d’essence plutôt religieuse. Celui-ci évoque en la circonstance d’un changement d’année, célébration somme toute païenne, un « message d’espérance », insiste sur la nécessaire « foi en l’avenir », emprunte au passage la notion tout aussi fervente du « doute » et termine sur un concept proche de celui de résilience, de dépassement des soucis et des angoisses liés aux « incertitudes de l’avenir ». Propos qui ne paraissent trouver d’équivalent spirituel que dans une formule désormais célèbre de François Mitterrand : celle de sa « croyance aux forces de l’esprit » contenue dans ses derniers vœux présidentiels du 31 décembre 1994.
Au-delà des emphases volontaristes, l’intervention présidentielle, marquée par la phrase sur la « politique de civilisation », vient ensuite révéler en creux - et c’est peut-être là le véritable intérêt de ces vœux - tous les maux profonds de la société française. En appelant à une sorte d’aggiornamento des « valeurs », de « l’identité » et de la « culture » de la France, le chef de l’Etat a donné le sentiment de vouloir conjurer à l’avance, et dans l’esprit à défaut d’y parvenir dans les actes, le sort des graves difficultés matérielles susceptibles d’assombrir le ciel national en 2008 : un baril de pétrole durablement au-dessus des cent dollars, une croissance moribonde d’à peine 0,7 %, aggravée, de surcroît, par une hausse générale des prix à la consommation et par celle des prestations énergétiques, évolutions largement confirmées par la Ministre de l’économie. Autant dire que les espoirs d’amélioration du pouvoir d’achat placés au cœur de son programme par Nicolas Sarkozy s’éloignent à grands pas.
Cette « nouvelle renaissance » de la civilisation que le président appelle de ses « vœux » parviendrait-elle à en masquer tous les malaises ? On peut en douter à la lecture d’une récente enquête internationale sur la jeunesse du monde moderne de 16 à 29 ans, réalisée par la Fondation pour l’innovation politique et préfacée par le sociologue François de Singly. Selon les résultats, 26 % seulement de jeunes Français contre 60 % de jeunes Danois, 54 % de jeunes Américains ou même 43 % de jeunes Chinois tiennent leur avenir pour « prometteur ». Chiffres malheureusement encore plus édifiants lorsqu’il s’agit d’évoquer « la perspective d’un bon travail dans l’avenir », « l’esprit d’entreprise à développer chez l’enfant » ou « le sentiment de pouvoir choisir sa vie » : les jeunes Français demeurent fondamentalement « pessimistes » sur ces trois sujets. S’agirait-il d’une spécificité tout aussi hexagonale que les quarante mille voitures incendiées cette année encore dans notre pays ? Rien ne serait-il réglé depuis le constat de Freud en 1929, sur l’opposition entre « exigences pulsionnelles » et « restrictions culturelles » imposées par la « morale civilisée » ? L’insistante litanie des « urgences » énoncée par le chef de l’Etat dans son intervention du 31 décembre dernier le laisse à penser.
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