N’en déplaise à notre nombrilisme hexagonal, un souffle étrange se déplace ces temps derniers de toute l’Europe vers la France. Et contrairement au nuage de Tchernobyl, celui-ci pourrait ne pas s’arrêter benoîtement à nos frontières. De l’Allemagne, de l’Autriche, voire de la Tchéquie, en provenance des Pays-Bas, il se prépare à infiltrer notre territoire. L’esprit politique de la « grande coalition » frappe à notre porte, prêt à donner l’assaut final lors des prochaines élections présidentielles et législatives.
Après nos voisins d’outre-Rhin qui n’ont pas voulu, en 2005, départager la CDU conservatrice de la SPD sociale-démocrate au point d’imposer une cohabitation majeure entre les deux grands partis politiques, les électeurs tchèques puis autrichiens leur ont emboîté le pas : lors des dernières élections d’octobre 2006 en Autriche, les sociaux démocrates et les conservateurs ont remporté respectivement 35,3 % et 34, 3 % des suffrages, les obligeant à engager des discussions sur une « grande coalition ». A Prague, d’interminables négociations pour dégager une majorité ont succédé aux résultats des législatives de juin 2006 avec in fine, une situation particulièrement instable : vote de défiance du Parlement contre le gouvernement à peine formé et nouvelle convocation des électeurs. Aux Pays-Bas, les élections du 22 novembre dernier ont vu une progression des extrêmes tout en maintenant à jeu égal les partis traditionnels. La formation du prochain gouvernement devra donc là aussi s’orienter vers un compromis entre la droite et la gauche. Dans chacun de ses pays, les détracteurs de ce système d’alliances demeurent nombreux. Les échos en France sur les méfaits d’une possible cohabitation n’en seront que plus intenses. Un constat toutefois s’impose. Quoi qu’en disent ses adversaires, et mis à part les soubresauts sur la réforme de la santé, la grande coalition en Allemagne ne nuit pas à la bonne tenue de son économie : une production industrielle qui tourne à plein régime, une croissance en hausse autour de 2,3 % qui profite au marché de l’emploi et, en conséquence, un taux de chômage en baisse à 8,1 % contre 9,6 % l’année passée. Chiffres d’autant plus remarquables dans une Europe en berne, tirée vers le bas par la stagnation française et par la faiblesse persistante de l’économie italienne. Chiffres à mettre également au crédit de la détermination politique du gouvernement d’Angela Merkel et des partenaires sociaux tournés historiquement vers la responsabilité et le dialogue plutôt que vers la confrontation. Notons que la CDU et la SPD se sont engagées dans une réflexion consensuelle sur une « refondation » de la société allemande qui tienne à la fois compte du libéralisme et de la protection des droits sociaux fondamentaux. Les électeurs d’outre-Rhin, imités avec moins de succès par leurs collègues tchèques, autrichiens et néerlandais, ont toutefois imposé aux forces politiques une prise en considération différente des réalités mondiales. Faut-il y déceler l’amorce en Europe d’un désaveu des débats politiciens jugés stériles en comparaison d’enjeux tenus pour prioritaires ? Dans tous les pays cités, l’immigration, les craintes suscitées par un processus non maîtrisé de la mondialisation, le centralisme européen et l’islamisme radical ont motivé les résultats électoraux dont les extrêmes ont su largement profiter. Psychologiquement explicables, les votes en faveur d’une « union sacrée » favorisent le rapprochement des contraires, seule formule à même, dans l’esprit des électeurs, de contrer ces pressions extérieures tout en obligeant les responsables politiques à consacrer leur énergie et à réfléchir en commun aux nouveaux défis du XXIe siècle.
On peut évidemment s’interroger sur la disponibilité française à accueillir un tel scénario. Force est pourtant de reconnaître qu’au PS comme à l’UMP, des signes manifestent cette tendance larvée. En s’écartant résolument des structures du Parti Socialiste pour mener sa campagne, Ségolène Royal cherche avant tout à initier une candidature débarrassée d’une idéologie jugée vieillissante et peu à même d’assurer son succès auprès d’un électorat qu’elle souhaite le plus étendu. L’UMP éprouve, quant à elle, quelques difficultés à suggérer cet élargissement potentiel. Plutôt déconcertant par son raccourci conceptuel, le slogan de la « rupture tranquille » peine à signifier la réconciliation des contraires qui lui est prêtée. L’imperméabilité de la communication, plus palpable encore selon des militants dans les échelons locaux du Mouvement, trahit de surcroît un syndrome de la forteresse assiégée. Avec un risque majeur : détourner plus que séduire. Le seul qui, si l’on ose dire, n’avance pas « masqué » sur cette idée de coalition est le parti de François Bayrou. L’UDF annonce clairement la couleur : « transcender les partis traditionnels », « briser l’affrontement gauche-droite », responsabiliser le prochain Président de la République qui devra définir une majorité élargie à partir du centre. Si le système électoral français ne s’y prête guère, on ne peut toutefois éliminer l’hypothèse que les électeurs, mécontents ou déçus d’une offre bipartisane, aboutissent par leur bulletin à ce résultat.
Selon un récent sondage en effet ( Institut LH2 pour HEC, Le Figaro et France Inter ), 3 cadres français sur 4, toutes sensibilités politiques confondues, « n’attendent rien de la présidentielle ». Un autre porte à 48 % le pourcentage des Français qui jugent possible de « devenir un jour SDF ». Il est grand temps, dans ces conditions, de s’interroger sur les moyens d’accomplir des réformes de fond, que tous s’accordent à juger indispensables mais que chacun retarde devant la prise de risque politique dont un concurrent pourrait tirer profit. Le courage n’est qu’un prolongement de la lucidité.
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