
Souriant, le chef Michel Plasson surgit des coulisses et, dans une démarche presque bonhomme de celui qui affiche son plaisir à rejoindre son pupitre, se faufile parmi les membres de l’Orchestre philharmonique de Nice. Sous les premiers applaudissements d’une salle impatiente. Aucune partition devant lui. A l’image d’un frêle papillon, sa main droite s’envole : il appelle ainsi la flûte soliste qui lance, dans une magnifique interprétation de Isabelle Demourioux, le célèbre motif du « Prélude à l’après-midi d’un faune » de Claude Debussy, œuvre avec laquelle s’ouvre ce qui fut un inoubliable moment musical de l’Opéra de Nice.
Au programme, quatre compositeurs contemporains d’un même tournant de siècle, tous signataires d’un répertoire éminemment français, une « tradition » avec laquelle l’ancien chef d’Orchestre du Capitole de Toulouse se sent véritablement en symbiose. Il faut dire que le Maestro pourrait aisément diriger sans baguette tant il puise dans la suggestion corporelle, les éléments incitatifs de sa direction orchestrale : regard fulgurant - deux grands yeux ronds bien ouverts - lancé à un instrumentiste, soupirs et gémissements presque audibles pour inviter les cordes à épouser sa respiration rythmique, haussement de son corps pour accompagner l’ascension d’une mélodie dans les octaves supérieures, poing ferme et tendu pour donner le signal des percussions, balancement patelin et gestes amples lorsque l’ensemble orchestral nourrit le thème central de ses multiples sonorités et semble, comme l’aval d’un fleuve immense, étaler sereinement les manifestations de sa toute puissance.

Et pourtant, il serait faux de prétendre que Michel Plasson se plaît à l’exacerbation ruisselante des sentiments : tout réside dans une rigueur particulièrement équilibrée, une maîtrise plus suggérée qu’imposée, une solide méthode qui intégrerait une infinie souplesse d’exécution. S’il en fallait une preuve, son interprétation de la Symphonie en si bémol majeur, op. 20 de Ernest Chausson l’administrerait facilement : dans cette œuvre grave et tardive du compositeur largement placé sous l’influence de César Franck mais aussi - les mélodies sous-jacentes le rappellent à chaque mesure de la partition - sous celle de Richard Wagner, Michel Plasson n’a en quelque sorte jamais cédé sur son désir. Toutes les poussées mélodiques, les montées apocalyptiques des cordes ou les sanctions finales et majestueuses des cuivres tellement reconnaissables du maître de Weimar, tous ces « wagnérismes » rampants ont été comme contenus, non pas niés, scotomisés, mais simplement adoucis, modulés, épurés pour laisser transparaître l’originalité et la tonalité françaises du compositeur, décédé juste avant la venue du siècle.
Le « Bacchus et Ariane », Deuxième suite, de Albert Roussel dont certains passages font immanquablement penser au travail d’orchestration - peut-être celui d’un célèbre scherzo - de Paul Dukas ouvre sur un superbe dialogue entre l’Alto (Vasile Loan ) et le Premier Violon (Vera Brodmann-Novakova), à même de restituer toute la dimension mythique de l’œuvre tandis que les vents, clarinettes et hautbois en tête, ponctuent d’un rythme soutenu mais discret, annonçant ultérieurement l’union retrouvée des deux amants dans une bacchanale endiablée. L’atmosphère onirique s’est prolongée avec l’œuvre de Maurice Ravel, « Daphnis et Chloé », « l’œuvre la plus longue qu’écrira jamais le Maître et sans doute celle qui lui donna le plus de mal » selon un spécialiste. Symphonie chorégraphique écrite pour les Ballets russes de Serge Diaghilev, ce monument d’orchestration commence avec un « lever du jour » dont toutes les expressions, les luminosités et les couleurs sont si finement traduites par des notes et des jeux instrumentaux qu’elles en deviennent des représentations mentales, de ravissantes images. Michel Plasson nous en offre une version d’une exceptionnelle qualité, toujours empreinte, comme le personnage, d’une humble sobriété.
Puisque le Maestro ne se produira cette année que quatre fois dans l’hexagone, il était donc hors de question de le laisser partir après un tel déluge de bonheur. Il se fit donc une douce violence pour proposer un bis - le « jardin féerique » de Ravel - qu’il associa « à la couleur du ciel et à la si jolie ville de Nice ! ».
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