La société française en débat : Egalité des sexes, des genres, pédophilie…

Outre le scandale de la pédophilie dans l’église, la société française est secouée par des débats aux arguments parfois tranchés sur l’égalité entre les femmes et les hommes, en particulier l’égalité de sexe et de genre. Souvent, ces discussions se résument au seul thème de la sexualité humaine. D’où nos questions au psychanalyste Jean-Luc Vannier, Chargé d’enseignements à l’Université Côte d’Azur, à l’Edhec et à l’Ipag de Nice et de Paris.

Nice-Premium : Que pensez-vous des débats liés à la sexualité humaine et qui agitent la société française ?

Jean-Luc Vannier : La psychanalyse, dans le déroulement calfeutré des séances, traite au quotidien de tous ces sujets. A la différence près – et elle est de taille – que les patients en font ou en ont fait l’expérience sur eux-mêmes, le plus souvent dans une grande souffrance. Mystère et paradoxe du psychisme : réelles ou, parfois seulement, fantasmées, ces expériences liées à la sexualité ne sont jamais théoriques dans leurs conséquences ou virtuelles dans leurs effets. Il est d’ailleurs saisissant de constater combien, dans ce qu’il est convenu d’appeler une analyse, les affres de la sexualité humaine, les « aberrations sexuelles » pour reprendre le titre de chapitre d’un des livres les plus sulfureux de Freud, demeurent l’enjeu majeur d’un travail. Rarement au commencement des séances en raison bien évidemment des résistances mais, à terme, assurément. Dès que nous abordons l’inconscient, nous nous coltinons, chemin faisant, la sexualité.

Nice-Premium : Mais pourquoi cette sexualité humaine est-elle si difficile à vivre ?

Jean-Luc Vannier : Ce que la psychanalyse a mis à jour et ce, nonobstant tout un courant analytique – la psychologie du moi – qui s’est efforcé de remettre la poussière sexuelle sous le tapis ou de la nommer « prégénitale » afin d’en édulcorer les aspects les plus subversifs, c’est que la sexualité humaine est diphasique : contrairement à la croyance répandue, croyance étonnamment tenace de nos jours encore, il existe une sexualité infantile qui précède la sexualité adulte génitale destinée à la reproduction. Lorsque la seconde surgit à la puberté, la place est déjà prise par la première qui n’aura de cesse de déborder et de prendre un malin plaisir à faire rater celle de l’adulte.

Nice-Premium : Quel est l’intérêt pour les questions qui nous préoccupent (la pédophilie, l’égalité des sexes et des genres…) d’admettre l’existence de cette sexualité infantile ?

Jean-Luc Vannier : Il est essentiel. Comprenons-nous bien : lorsque la psychanalyse évoque la sexualité infantile, il ne s’agit pas, contrairement au sens commun, de parler de pédophilie, voire d’inceste. Quoique pour ce deuxième terme, la frontière soit nettement plus problématique. Je m’en explique : tout adulte s’occupant de son enfant (et je dis volontairement adulte et non parent pour en souligner la forme la plus générique, donc possiblement ouverte aux couples de même sexe) lors du nourrissage, des soins, des jeux, de l’éducation à la propreté, tout adulte, disais-je, implante dans l’univers de l’enfant des messages compromis par sa propre sexualité infantile refoulée.

Nice-Premium : Sous quelles formes ces messages apparaissent-ils ?

Jean-Luc Vannier : L’allaitement ou le bain sont à cet égard les plus révélateurs en clinique : ils mobilisent nombre de fantasmes inconscients. Un peu comme le charivari émanant de la chambre des parents est à même de susciter chez l’enfant bien d’étranges hypothèses. Poser la question de la pédophilie revient donc à interroger les failles de cette sexualité infantile : chez le pédophile, sa pulsion sexuelle infantile, puissamment réactivée en présence de tout enfant, le submerge totalement, quels que puissent être son âge, sa sexualité adulte et même la nature de son statut parental. Rappelons que l’une des caractéristiques majeures de cette pulsion est la recherche permanente, jamais apaisée, d’une satisfaction directe. En ce sens, la perversion, comme structure psychique et non pas au sens moral où la vulgarisation a fallacieusement remisé la notion, désigne tout être qui ne serait pas entré – psychiquement – dans la génitalité adulte.

Nice-Premium : Comment cette sexualité infantile pourrait-elle aussi éclairer les débats sur la question de l’égalité des sexes et des genres ?

Jean-Luc Vannier : L’erreur est trop souvent commise dans les débats de confondre « sexe » et « genre ». Disons le nettement : la distinction des genres précède la différence des sexes. La première a trait aux caractéristiques des rôles masculin et féminin. La seconde concerne la fonction sexuée et le plaisir sexuel. Ce n’est pas du tout la même chose ! Dans le développement psycho-sexuel de l’humain, le genre est attribué de l’extérieur, souvent par les parents et parfois même, avant la naissance de l’enfant, lors d’une échographie par exemple. Une fois connu le sexe anatomique du fœtus, les parents vont fantasmatiquement songer au futur métier de leur enfant, voire à son prénom : la sélection de ce dernier – sa part inconsciente – cache parfois de véritables cadavres dans le placard !

Nice-Premium : Et pour la différence des sexes ?

Jean-Luc Vannier : la différence des sexes est, quant à elle, constatée, expérimentée, bien ou mal vécue, intégrée ou rejetée lors des différentes étapes du long processus de la sexuation : c’est-à-dire tout ce que l’être humain va faire, en premier lieu, de son anatomie – est-elle encore son « destin » pour plagier Freud ? –, comment il va, ensuite, vivre ses identifications maternelles et paternelles, hétérosexuelles et homosexuelles donc, dans l’ensemble de son parcours oedipien ? Sans parler de la castration qui demeure, encore et toujours, le cœur en fusion de toutes les vicissitudes dans cette construction hasardeuse de l’identité. Tout cela ressort des aléas de la sexualité infantile.

Nice-Premium : Donc la sexualité infantile marque à jamais le destin sexuel de tout être humain ?

Jean-Luc Vannier : Dans une note posthume, Freud affirme : « la sexualité infantile est le prototype de toute sexualité ». Cette « marque de fabrique » pour reprendre les termes de votre question, détermine une large part de notre vie. L’humain doit in fine tenir compte d’une sexualité qui demeure élargie, de plaisir et pour toujours irréductible à la seule reproduction de l’espèce. Une illustration : dans toute manœuvre de séduction – et la séduction est un mécanisme asymétrique par essence – ce qu’il est convenu d’appeler les préliminaires ne sont finalement que les reliquats de cette sexualité infantile : protéiformes, parcellaires et marqués par une mobilité extrême des zones érogènes. Dans l’aventure de la rencontre, c’est pourtant le moment où « tout bascule » : c’est dire son importance !

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