L’interdiction du Smartphone à l’école est-elle une bonne mesure ? Entretien avec le psychanalyste Jean-Luc Vannier

Alors que des grèves d’enseignants avaient lieu cette semaine dans de nombreuses académies et que l’actualité se nourrit des phénomènes de violence scolaire, nous avons demandé à Jean-Luc Vannier, Psychanalyste et Chargé d’enseignements à l’Université Côte d’Azur, à l’Edhec et à l’Ipag (Nice & Paris) son sentiment sur la mesure d’interdiction du téléphone portable dans les établissements scolaires.

Nice-Premium - Que pensez-vous de la mesure prise par le Ministre Jean-Michel Blanquer d’interdire le téléphone portable dans les écoles et les lycées ?

Jean-Luc Vannier - Dans cette mesure figure le mot « interdiction ». Un vocable auquel il est possible d’en associer d’autres : norme, règle, loi. L’école ne doit-elle pas être, certes entre autres choses, le lieu d’approfondissement et d’intégration de ces notions ? Ce sont en général les familles qui dotent leur progéniture de ces appareils. Lesquels visent parfois plus à contenir les angoisses psychiques des parents. La souffrance de la séparation n’est pas toujours du côté où

l’on croit la déceler. L’interdiction consacre par ailleurs la rupture d’avec le milieu familial, une castration positivement symboligène et à même de favoriser la re-symbolisation et la re-sacralisation du périmètre scolaire. Ce qui n’est pas le moindre des enjeux en ces temps de violence dans les établissements.

Nice-Premium - Le besoin des enfants d’être connecté ne risque-t-il pas d’en pâtir ?

Jean-Luc Vannier - Ce besoin d’être connecté mérite des éclaircissements car il tend à entretenir une confusion : il dramatise l’individualité, ramenée à la solitude et assimilée, à tort, à l’isolement. Certes, la possession du portable facilite, pour aller vite, l’appartenance identitaire au groupe et la mise en relation avec le monde. Mais ne serait-ce pas l’arbre qui cache une véritable jungle ? N’assistons-nous pas, malgré les apparences, à une dilution de l’individu, de l’être au sens fort du terme, dans la foule ? La tendance au communautarisme, pour ne pas dire à la ghettoïsation, ne signe-t-elle pas le fait que l’homme se décharge dans une masse, d’une individualité devenue trop lourde à porter ? Les connexions potentiellement infinies et anonymes offertes par le portable n’absorbent-elles pas son propriétaire, tout comme le phénomène du trou noir en astronomie, dans un cosmos « high tech » complètement désincarné ?

Nice-Premium - Le téléphone portable est pourtant entré dans le quotidien des humains ?

Jean-Luc Vannier - Si vous regardez la manière dont les jeunes – ainsi mes étudiants à l’Université Nice Côte d’Azur – utilisent leur Smartphone, vous verrez que le « smart » l’emporte nettement sur le « phone » : le portable ne sert plus à téléphoner. Parler au téléphone est désespérément « has been ». Désormais, on « chat », on « se connecte », on « regarde des vidéos » : la parole audible est complètement déclassée, remisée au profit du règne absolu de l’image et du message infiltré, compromis par l’onomatopée phonétique et l’émoticône. A la densité affective de la conversation, du dialogue émotionnel se substituent la minceur et la superficialité, souvent trompeuse, du cliché. Tout ça pour dire : « T’es où ? Tu fais quoi ? Tu m’aimes ? »

Nice-Premium – Les jeunes n’ont-ils pas un langage téléphonique codé ?

Jean-Luc Vannier – A constater leur frustration, tout comme celle de mes patients les plus jeunes, de ne plus trouver les mots pour s’exprimer avec exactitude, il est permis d’en douter. L’élaboration réflexive du langage a démissionné devant un métalangage dont il est possible de se demander, comme le faisait la regrettée helléniste

Jacqueline de Romilly, si sa syntaxe est capable d’aider à construire et à consolider une structure psychique : l’agencement et l’orthographe corrects du mot dans la phrase ne sont-ils pas le corollaire et le signifiant de la place du moi dans le monde ? Un autre constat s’impose sur les finalités du Smartphone au regard des nombreux jeux contenus dans leurs logiciels : une socialisation de l’ennui.

Nice-Premium - Quels seraient les effets négatifs du portable au plan pédagogique ?

Jean-Luc Vannier - L’utilisation démesurée du portable – « c’est plus fort que moi » aurait pu écrire Freud – tout comme l’assuétude aux nouvelles technologies signent ce que j’appelle par ailleurs les nouvelles pathologies du lien et de l’attachement. L’incapacité, en premier lieu, vécue comme un impératif vital, une question de vie ou de mort, de s’abstenir de répondre instantanément au message reçu, le surgissement, ensuite, intempestif et récurrent, des messages et autres alertes sont autant d’éléments qui créent une spirale infernale de zapping informatif : les effets calamiteux sur la concentration sont patents. Cela oblige souvent à prévoir des cours rythmiquement et thématiquement séquencés.

Nice-Premium - Des exemples ?

Jean-Luc Vannier - les étudiants, et sans doute les élèves des classes précédentes dont ils sont issus, ne parviennent plus à lire intégralement des textes académiques : trop long ! L’heure de cours doit, par ailleurs, être découpée en deux ou trois segments afin de pouvoir obtenir une attention soutenue de la part des étudiants. L’enseignant moderne s’apparente, hélas, à un jongleur avec des assiettes chinoises : faire plusieurs choses à la fois et dans l’urgence – y compris une assiette pour la discipline dont les étudiants ne comprennent plus vraiment le sens et la portée – afin de susciter et de conserver l’étonnement émerveillé des spectateurs. Bon courage !

propos recueillis par Renato Ferrari

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