Décrypter le terrorisme djihadiste : Entretien avec le psychanalyste Jean-Luc Vannier (II)

(ndlr) Deuxième partie du même article publié hier 23 avril Lien vers la partie I : http://www.nice-premium.com/actualite,42/politique,137/decrypter-le-terrorisme-djihadiste-entretien-avec-le-psychanalyste-jean-luc-vannier-i,23407.html?var_mode=calcul

Question : Pourquoi les jeunes sont-ils la cible préférée des recruteurs du djihad ?

JLV : Dans une conférence prononcée à Nice quelques mois avant le massacre du 14 juillet 2016, un spécialiste de la DGSI décomposait le processus de radicalisation islamiste en trois temps : « séduction, déconstruction, reconstruction ». La séduction est, rappelons-le, un concept clé en psychanalyse. Le djihadiste en herbe, surtout s’il s’agit d’un adolescent communément en recherche à cet âge de nouvelles identifications glorieuses, se trouve « séduit » par le recruteur. Peut-être attend-il, espère-t-il même être séduit ? Et des vidéos sur Internet assemblent intelligemment des valeurs prétendument intangibles, universelles, omnipotentes, surnaturelles même : autant d’éléments qui replongent l’ado dans la croyance infantile de sa toute-puissance magique.

Question : Comment fonctionnent ces films de propagande ?

JLV : Ils incluent avec tous les effets spéciaux requis : l’identification projective au héros, la culpabilité (d’autres sont morts pour toi), l’exploitation du féminin (la douceur maternelle des limbes vaporeux du paradis), la mise en exergue du masculin (la virilité galvanisée par le chant guerrier), enfin ce cheminement de gloire qui attend le martyr. L’offre djihadiste permet à la personne dont la structure psychique se délite – le chaos pulsionnel – de trouver dans l’engagement islamiste radical, y compris celui extrême conduisant à la mort, un moyen – illusoire pour nous mais plein de sens pour elle – de stopper, de souder sa « tendance auto ou hétéro-agressive qui vise à détruire toute vie, à désorganiser tout ensemble, soit au niveau social, soit au niveau de l’existence de l’organisme individuel » : la pulsion sexuelle de mort telle que définie par le Pr Jean Laplanche. Et c’est la raison pour laquelle, me semble-t-il, il convient de distinguer l’acte de l’action terroriste.

Question : Action et acte terroristes seraient-ils différents ?

JLV : « Im Angfang war die Tat » : au commencement était l’acte. Citation de Freud emprunté au « Faust » de Goethe. On décide d’une action mais on rencontre l’acte : à l’action reviendrait la préparation rationnelle, minutieuse, matérielle, sinon scientifique du projet. A l’acte correspondrait, en revanche, la dimension inconsciente de ce qui y est recherché par le sujet : en premier lieu, la capacité potentielle d’introduire en toute situation l’imprévisible de l’aventure, nous rappelle le regretté socio-psychanalyste Gérard Mendel. En second, le pouvoir d’entraîner le sujet au-delà de ce que son action comportait. Peut-être est-ce cette direction que les services de renseignement devraient choisir de privilégier dans ce qu’ils appellent désormais « la recherche des signaux faibles » : la signifiance de l’acte et non plus la préparation à peine cachée du projet terroriste.

Question : Que recherche le terroriste dans cet acte ?

JLV : Freud l’énonçait déjà en 1923 : un accroissement du sentiment de culpabilité inconscient peut faire d’un être humain un criminel lequel trouve un « soulagement de pouvoir rattacher ce sentiment de culpabilité inconscient à quelque chose de réel et d’actuel ». Dans « actuel », il y a bien « acte » ! Ce qu’accomplit le terroriste djihadiste vise une revendication que quelque chose se passe enfin dans le réel : un acte pour permettre au criminel de donner corps à son sentiment inconscient de culpabilité et à la pulsion inhérente de trouver sa butée. Un sentiment latent de culpabilité, nous rappelle De Greeff, qui force le sujet à « surcompenser son état réel » ce qui équivaut à une « destruction croissante de la personnalité visée ».

Question : N’y a-t-il pas de solution ?

JLV : Il est aujourd’hui beaucoup question d’entreprises de dé-radicalisation. J’ai émis pour ma part, des réserves ab initio sur ces tentatives esquissées ici ou là : outre le fait qu’elles visent à calmer une certaine culpabilité sociétale, voire politique, ces dernières nous semblent vouées à l’échec si elles ne vont pas au-delà de ce qui a pu être « déconstruit ». En ce sens, le prétendu travail de dé-radicalisation commet trop souvent l’erreur de proposer une sorte de réparation en s’efforçant de ramener l’individu au statu quo ante, un état d’avant la radicalisation.

Question : Le terroriste djihadiste ne peut-il entendre raison ?

JLV : Il me semble hasardeux de prétendre toucher par la seule volition et dans leur réel, le « moi » des intéressés. Et ce, pour les convaincre de se désengager du djihad. Comment expliquer alors que les capacités d’entendement et de raison prêtées à ce même « moi » pour les en sortir, n’aient justement pas été en mesure de bloquer préventivement l’individu dans sa démarche mortifère ?

Question : On a souvent reproché à la psychanalyse d’exonérer de leur responsabilité, les criminels, maintenant les terroristes. Qu’en pensez-vous ?

JLV : Il faut à ce sujet relire Lacan dans un rapport de 1951 émanant de la SPP (Société Psychanalytique de Paris) et intitulé « Psychanalyse et criminologie » : j’en retiens deux phrases, audacieuses et pourtant visionnaires. A propos de la responsabilité du criminel, Lacan souligne que « si guérison il devait y avoir, elle ne devrait pas être autre chose qu’une intégration par le sujet de sa véritable responsabilité ». Au point de suggérer qu’il pourrait parfois être plus humain, avec la punition, de la lui laisser trouver. « Visionnaire » disais-je, puisque le même souligne que « la civilisation de la performance ne peut plus rien connaître de la signification expiatoire de la punition ». On peut sans peine imaginer les réactions médiatiquement indignées si de tels propos étaient tenus aujourd’hui.

Question : Le phénomène de la radicalisation islamiste conduit parfois à s’interroger sur l’Islam lui-même. Qu’en pensez-vous ?

JLV : Je vais vous répondre en vous faisant partager une réflexion, plutôt une spéculation, là encore audacieuse – mais la psychanalyse ne l’est-elle pas par essence ? – et menée par un de mes jeunes collègues, psychanalyste iranien, parmi ceux que je rencontre chaque année à Téhéran. Dans une lecture strictement freudienne, il assimile l’islamisme radical à l’inconscient, au « ça » pulsionnel, celui des origines. Et estime que l’Islam contemporain, provient, tout comme le « moi », d’une partie du « ça » qui s’est détachée au contact récurrent de la réalité extérieure et ce, afin de tenir compte des situations imposées par cette réalité. Hypothèse des plus intéressantes. Il faut pourtant se rappeler de l’approche très critique de Freud sur le « moi », constante dans toute son œuvre : dans les « Cinq psychanalyses », le « moi » est le « clown du cirque qui se prend pour son directeur ».Dans « Le moi et le ça », le moi devient un « cavalier qui, illusoirement, prétend dompter sa monture » - celle du « ça » - mais qui finalement ne fait que se rendre là où cette dernière veut bien le conduire. Et dans un texte plus tardif, « La décomposition de la personnalité psychique » issue des Nouvelles Conférences, le « moi », « pauvre et faible », est contraint de « servir trois maîtres sévères » (le ça, le surmoi et la réalité extérieure). Alors, la construction intellectuelle de mon homologue iranien s’éclaire : tout comme le « moi », travaillé, traversé, manipulé –même si ce mot connote aujourd’hui bien d’autres significations– par les pulsions inconscientes, n’est-il pas possible, sans être condamné d’office, d’interroger les forces pulsionnelles et archaïques susceptibles d’agir, sans être reconnues comme telles, au sein de l’Islam dit contemporain et modéré ?

Jean-Luc Vannier est Psychanalyste, Chargé d’enseignement à l’Université de la Côte Azur (UCA, Nice), à Edhec et Ipag ( Nice et Paris)

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