Le Monde des Femmes d’Alain Touraine

Quand sociologie et philosophie convergent vers la psychanalyse. Ce pourrait être le sous-titre du dernier ouvrage d’Alain Touraine « Le monde des femmes ». Retour vers la psychologie des profondeurs, d’autant plus attendu que cette étude forcément intelligente « achève », nous dit l’éditeur, un « cycle d’analyse du monde contemporain » initié par l’auteur, il y a quinze ans. Retour après un long détour donc. Et même si Alain Touraine veut nous convaincre que ce n’est pas du côté de la psychanalyse, assimilée étonnamment aux « feelings », qu’il a « cherché son chemin », le fil d’Ariane de son livre nous prouve le contraire : c’est bien dans le « champ de la sexualité » que les femmes entendent réussir leur construction en tant que femmes. On ne boudera pas son plaisir. L’auteur tord le cou aux théories de la féminité comme « construction sociale ». Il dépasse, sans complètement les rejeter, les études « Queer » et règle en même temps ses comptes avec les défenseurs du « nationalisme féministe » et ceux de la victimisation des femmes prises dans la dimension inégalitaire des rapports avec les hommes. Pour lui aussi, « Fausse route » comme l’a écrit Elizabeth Badinter. Les femmes rencontrées et interrogées par l’auteur, au contraire de celles qui « parlent souvent pour elles », portent le désir de vivre une existence « transformée par elles-mêmes ». Priorité est donnée, selon lui, au rapport à soi et non à l’homme. Les « psy » consultés pour des opérations de chirurgie esthétiques pourraient le lui confirmer : contrairement aux hommes dont les transformations physiques visent à améliorer leurs capacités de séduction sur l’autre sexe, les candidates à la chirurgie plastique ne font pas intervenir les hommes dans leur démarche. Cette dernière demeure définitivement et exclusivement une affaire de femmes.

La place fondamentale accordée par l’auteur à la sexualité l’amène à évoquer le « corps désirant », marqué davantage selon les témoignages recueillis, par la grossesse que par l’expérience de la maternité. Cette construction de soi par la sexualité, les femmes cherchent à « l’éprouver » avec l’autre, mais dans une finalité de retour à elles-mêmes. Maquillage et gymnastique ne sont à cet égard que des appoints d’une « féminité-mascarade », évoquée en son temps par la psychanalyste Joan Rivière. Autant d’attitudes et de conduites féminines « rejetées avec vigueur », selon l’auteur, par des femmes qui les considèrent comme des obstacles à leur recherche « d’intériorité ». « Part d’étrangeté » que les hommes ne connaissent pas aussi bien, conclue Alain Touraine. On ne saurait mieux décrire l’emprunt du « Monde des femmes » à la psychanalyse : Le « continent noir » de la féminité élaboré par Freud et traduit par Lacan en « plus de jouir » spécifique du féminin.

Mais où faut-il chercher cette part - manquante - de sexualité revendiquée par les femmes ? Dans un « environnement érotisé » qui permet, ou plutôt contraint le sujet libéré de sa problématique sexuelle, à se consacrer à des tâches jugées « utiles pour la société ». Enfin, l’auteur consacre un chapitre important aux femmes musulmanes marquées, selon lui, par la double ambivalence : entre culture du milieu de départ et celle du milieu d’arrivée, ces femmes se disent attachées à leur religion tout en rejetant un enfermement communautaire. Les voies d’accès à la « construction de soi par la sexualité » passent chez elles par une première « émancipation » ainsi que par une mutation de la relation au dogme religieux en spiritualité plus ouverte. Sur tous ces sujets, l’ouvrage d’Alain Touraine ouvre de nouvelles perspectives et en renverse d’autres, largement à contre-courant des idées reçues et du sens commun. A ce titre, son courage n’a d’égal que sa lucidité.

Alain Touraine, « Le monde des femmes », Fayard, 236p., 19 euros.

Jean-Luc Vannier
Psychanalyste

Jlvannier@free.fr Tel : 06 16 52 55 20

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