Grèves ... Faut-il tout bloquer ?

L’ampleur des blocages en France ces jours-ci pose inévitablement la question des limites du droit de grève. Comme toujours, les droits des uns semblent empiéter sur ceux des autres, et il faut s’appuyer sur des principes fermes pour pouvoir trancher de manière équilibrée. Jusqu’où peut-on concilier la liberté de faire grève avec l’exercice d’autres libertés ?

Selon John Rawls, dans sa Théorie de la justice, une mesure politique est acceptable si et seulement elle respecte une hiérarchie des normes caractéristique de notre justice démocratique : tout d’abord, selon le principe d’égales libertés, « chaque personne a un droit égal au système le plus étendu de libertés fondamentales, compatible avec le même ensemble de libertés pour tous les membres de la société ». Le second principe, subordonné au premier, dispose que « les inégalités économiques et sociales doivent être agencées pour le plus grand avantage des individus les moins favorisés » et contribuer à la réalisation d’une « égalité des chances ».

Par conséquent, si une réforme contrevient à la hiérarchie des normes décrite par Rawls, la désobéissance est justifiée. À cet égard, la grève, arrêt de travail collectif et intentionnel, peut être comprise comme une forme de désobéissance civile. Plus précisément, cet acte semble légitimé selon Rawls, dès lors que « le devoir d’obéir aux lois promulguées par une majorité législative » cesse d’être « une obligation face au droit de défendre ses libertés et au devoir de lutter contre l’injustice ». Le pouvoir de la rue n’est donc pas forcément antidémocratique !

La limite de la grève se pose alors moins en termes de légitimité politique qu’en termes de droit individuel : chacun doit pouvoir conserver la liberté... de ne pas faire grève. Comment tolérer par exemple les piquets de grève ? (comme on l’a vu à la RATP quand des agents grévistes ont fermé les grilles de certaines stations pour empêcher les passagers d’accéder aux rares métros en service !). Selon Hayek, dans son ouvrage Constitution de la Liberté, « l’aura de légitimité » qui entoure certaines méthodes de grève « en raison du fait que les buts poursuivis font souvent l’objet d’une approbation, ne change rien au fait qu’elles constituent une forme de pression organisée sur des individus », pression qui est contraire à l’Etat de droit. Autrement dit, c’est moins le droit de grève que sa modalité d’application qui pose question : « parce que la grève a été reconnue comme une arme légitime (...), on en est venu à croire qu’il est acceptable d’employer n’importe quelle méthode pour qu’une grève réussisse ». En cela, la fin ne peut justifier tous les moyens.

Si cette grève est appelée à durer, il faudra veiller à ce qu’elle ne sombre pas dans l’anarchie, mais respecte les principes mêmes du droit qui la rendent possible...

Juliette Courtillé, Time to Philo (Telos)

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