L’Edito du Psy- Cannabis, cocaïne et le « moule » des adolescents

Est-il besoin de croiser les deux informations ? Loin d’être « synonyme de rébellion, la consommation de cannabis -stabilisée à un niveau élevé tandis que la cocaïne progresse- signe plutôt, selon le directeur de l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT), une forme de suradaptation à la société actuelle ». Fumer du cannabis vise « l’adhésion à la norme du groupe social auquel appartient l’individu », note le rapport 2010 de l’OFDT publié le 4 février dernier. « 63% des adolescents » considèrent qu’il faut « rentrer dans le
moule » pour faire sa place dans la société et 81% d’entre eux estiment que « les gens qui ne ressemblent pas aux autres sont régulièrement discriminés », souligne de son côté un sondage Ipsos réalisé du 8 au 21 septembre 2009 par la Fondation Wyeth auprès de jeunes âgés de 15 à 18 ans. « Le ressenti de sa différence individuelle par rapport au groupe d’appartenance apparaît comme un critère déterminant du moral et du bien-être des adolescents », expliquent les auteurs de cette enquête.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Peut-être en lieu et place des intéressés murés dans leur silence, coincés dans leur symptôme. Celui d’un clivage toujours aussi radical entre la norme et le désir : rien de nouveau en soi depuis la mise à jour par Sigmund Freud des lourdes exigences de la civilisation qui pèsent sur la destinée humaine.

Rien n’aurait donc changé ? Pas si sûr : à écouter les adolescents il y a encore quelques années, l’usage de substances psychoactives, en particulier celui du cannabis, cherchait à dresser un rempart protecteur, à créer une distance perçue comme salvatrice et visant à maintenir éloigné un réel aussi détesté qu’angoissant. L’effet de la drogue semblait retarder -illusoirement- l’entrée dans cet âge adulte, étouffant de multiples responsabilités et synonyme d’une trajectoire non modifiable ponctuée par la finitude. Des spécialistes évoquaient même une ligne de développement psychotique : le refus d’une réalité remplacée par une autre, plus conciliante à l’égard du fantasme de la toute puissance.

Cette époque semble révolue : « ringardisée », selon l’OFDT, la pilule d’ecstasy est désormais remplacée par la cocaïne, plus « valorisée » par les usagers. Phénomène qui se double d’un retour en grâce de l’héroïne, déconnectée de l’image du « junkie » et associée à la réussite professionnelle. Le constat semble imparable : la performance se serait-elle substituée à la psychose ?

Traditionnellement rite d’initiation dans les « sociétés premières », cérémonie symbolique de passage, l’absorption de substances psychoactives demeure un rite d’adhésion au groupe. En clair, la drogue sert encore de passerelle d’un monde à un autre. Mais l’acte de franchissement et le choix de la destination ont changé de sens : le groupe social inséré est devenu ce réel, fui autrefois par les adolescents. Subterfuge de la norme qui triomphe. En apparence seulement. Car le coût humain et sanitaire reste exorbitant : « 1,2 million de consommateurs réguliers de cannabis, 550 000 consommateurs quotidiens » selon l’étude de l’OFDT. Pour l’héroïne, dont l’usage a connu « en 2008 une augmentation de 56 % par rapport à 2003 », la part des 18-25 est la plus élevée. « La prévalence de l’expérimentation de la cocaïne atteint 2,6 % des personnes de 15 à 64 ans » après avoir plus que doublé en 10 ans.

Le record sert généralement à mesurer le niveau de la performance. Espérons que l’assuétude ne définisse pas demain le degré de l’insertion.

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