L’Edito du Psy - Réponse à Michel Onfray sur Freud et la psychanalyse

Conséquence probable du dérèglement climatique, les marronniers fleurissent toute l’année. Surtout ceux de la presse hebdomadaire. Certes, en attendant le numéro programmé sur Moïse, Jésus, Mahomet, les Franc Maçons, les dessous de la finance internationale ou les secrets des Templiers, Le Point a évité, contrairement à d’autres, « l’affaire de la rumeur à l’Elysée ». Il a opté en couverture pour l’ouvrage décapant du philosophe Michel Onfray sur la psychanalyse (« Le crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne », Grasset). Le magazine en publie les « bonnes pages ». Assez mauvaises finalement. Le créateur des universités populaires du goût y aborde la psychanalyse en philosophe lourdement lesté d’une vision du monde, une « Weltanschauung » dont le principe a toujours été rejeté par la psychologie des profondeurs. Pour finalement trébucher sur ses propres présupposés théoriques. Qu’on en juge !

Le soi disant « monde magique » créé par Freud ? Le père de la psychanalyse n’eut de cesse d’en dénoncer l’infantilisme et l’illusion, rappelant au passage les trois blessures narcissiques infligées à l’homme par les découvertes scientifiques : Copernic prouve que la terre n’est pas le centre de l’Univers, Darwin explique que l’humain provient d’une évolution animale et Freud que le « moi » n’est pas maître de ses décisions dans sa propre maison. On comprend et on partage la rage manifeste de l’auteur.

L’antisémitisme latent de Freud ? Il est vrai qu’en quittant l’Autriche de 1938 déjà sous la coupe de l’Allemagne nazie, Freud fut « invité » par la gestapo à écrire quelques lignes sur le fait de « n’avoir pas été maltraité ». Âgé de 82 ans et malade, le fondateur de la psychanalyse eut l’audace d’ajouter à cette déclaration imposée, un additif selon lequel, il « recommandait vivement la gestapo à toute personne ». Une manière d’illustrer ses réflexions sur le « Mot d’esprit et son rapport avec l’inconscient » (1905) ainsi que sa théorie sur « l’humour » (1927) où ce dernier « remplace la colère ». Point n’est besoin d’avaliser le discours en 1977 d’Anna Freud à Jérusalem sur cette « science juive », notion qu’aurait probablement rejetée son géniteur : pour qui connaît un peu la pensée talmudique, le « Durcharbeit », la perlaboration psychanalytique y puise sans doute quelques-unes de ses précieuses articulations.

L’échec des prétentions thérapeutiques de la psychanalyse ? Cette dernière, n’en déplaise au philosophe, ne les a jamais revendiquées. Elle soigne, si l’on ose dire, presque malgré elle ! Un argument fondamental qui apporte de l’eau au moulin freudien : le Viennois s’est ingénié toute sa vie à vertement critiquer la « Furor sanandi », la fureur de guérir des cliniciens. Il souhaitait, ce faisant, empêcher la mainmise du corps médical sur la nouvelle science pour en éviter d’éventuelles dérives biologisante et organisciste. Ne pas se laisser aveugler, ne pas tomber dans les rets et devenir la proie du symptôme pour mieux en décrypter les mécanismes inconscients demeure un élément clef de la pratique du « divan ». Et la condition même d’un succès qu’elle ne recherche pas « ab initio » mais qu’elle obtient « par surcroît ».

Le pan-sexualisme freudien ? C’est véritablement faire injure à Freud que de réduire sa « libido sexualis », comme l’affirme Michel Onfray, à une série d’acting out ! Difficile de passer sous silence toutes les élaborations analytiques sur la nature et le « destin des pulsions », leur transformation, leurs oscillations entre la vie et la mort, leur emprunt à la civilisation au croisement de l’ontogénétique et du phylogénétique, de l’humain et du monde. Pour résumer à la manière de Lacan : le phallus n’est pas le pénis !

La psychanalyse, une religion doublée d’une secte ? Loin de l’image d’une révélation dogmatique et sclérosante, l’analyse procède d’une critique récurrente de son positionnement par rapport aux champs scientifiques où un « pouvoir » pourrait chercher à l’enfermer. Elle met également en œuvre une distanciation épistémologique dans sa pratique : toute analyse didactique, toute supervision a pour objet de débarrasser le clinicien du risque de la pulsion d’emprise sur le patient. Preuve supplémentaire de l’espace de liberté qu’elle ouvre, les « enfants terribles de Freud » ont eu à cœur de faire éclater le soi disant dogme en schismes multiples et parfois féconds.

Dans la virulence du ton employé par Michel Onfray réside son symptôme : quoi qu’en pense le philosophe de l’hédonisme lequel, en 2006 « avait pensé quitter l’Education nationale pour aller voir du côté de la psychanalyse », il est beaucoup plus proche du divan qu’il ne l’accepte. Un peu à la manière de ces patients qui s’allongent et déclarent de manière péremptoire : « Aujourd’hui, je n’ai rien à dire ! ». Signe annonciateur des meilleures séances. Michel Onfray est donc le bienvenu !

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