L’Edito du Psy - Suicide chez France Télécom : crise de l’homme ou de l’entreprise ?

France Télécom n’est malheureusement pas la seule : de grandes entreprises comme HSBC, BNP Paribas, La Poste, EDF, Renault ou Airbus ont dû affronter la question du suicide d’un ou de plusieurs de leurs employés. La Police Nationale déplore elle-même une quarantaine de suicides parmi ses fonctionnaires. Il est aussi vain d’incriminer exclusivement l’entreprise que d’imputer au seul individu la responsabilité de son acte. Les études et les rapports officiels, comme celui du 12 mars 2008 sur « La détermination, la mesure et le suivi des risques psycho-sociaux au travail », montrent un phénomène de « surdétermination » : une pluralité de causes et un croisement à l’infini de facteurs où se mêlent conditions, organisation du travail et détresse psychologique de l’être humain. Les deux domaines sont en effet intimement liés. L’Agence Européenne pour la Sécurité et la Santé au travail estime d’ailleurs que le « stress », première étape d’une dégradation de la situation professionnelle et personnelle, « survient lorsqu’un déséquilibre s’installe entre la perception qu’une personne a des contraintes que lui impose son environnement et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face ».

Appréhender la question du suicide au travail revient donc à s’interroger sur l’intensité de ce déséquilibre vécue par un être humain à un moment donné de sa vie. Les nouvelles formes d’organisation du travail -précarisation accrue des emplois, polyvalence éclatée des tâches et mobilité géographique étendue- provoquent un séquençage, un morcellement de l’acte professionnel peu propice à la constitution d’une identité personnelle correspondante : qui peut aujourd’hui encore se vanter de pouvoir répondre à la question posée sur son activité professionnelle : « je suis… » tant la formule semble exagérée, ambitieuse sinon décalée par rapport aux réalités offertes par le monde du travail dans ce registre de « l’essence » ? Ce « manque à être » éclaire d’autant mieux le grand retour des « affects » dans le monde professionnel. La notion de rémunération connaît ainsi une évolution révélatrice : si le salaire demeure pour les ouvriers comme pour les cadres un élément fondamental de leur motivation, ceux-ci n’en placent pas moins à un niveau quasi équivalent un besoin de « reconnaissance » : « association aux prises de décisions », « écoute de leur hiérarchie » en cas de modification des structures professionnelles, voire proposition d’une « formation » dont les résultats viendront soutenir les exigences de confiance en soi et d’estime de soi. On devine l’écueil : cette notion si subjective de « reconnaissance » se révèle aussi facile à cerner…que la « mesure du bien-être » destinée à faire évoluer les futurs indices économiques.

Si elle est jugée disproportionnée, sans retour en arrière possible, dénuée de tout recours, une souffrance psychique, une étape difficile de la « Midlife Crisis », une discrimination injustifiée sur le lieu de travail liée, par exemple, à l’orientation sexuelle ou à l’arbitraire d’un dirigeant qui y puise des compensations narcissiques inconscientes, peuvent alors conduire l’individu à envisager ou à commettre le pire afin justement d’y échapper. Assailli par un sentiment de complète dépossession de soi, l’être humain tient alors le suicide pour la « seule issue de secours ».

Le suicide en entreprise est aussi une mise en accusation indirecte de l’Etat, jugé impuissant à « réguler les déséquilibres économiques », accusé en outre d’avoir cédé à l’entreprise cette part d’injustice -l’irrationalité de certains salaires en témoigne- dont il avait jusqu’alors le monopole. Au risque de provoquer « l’effroi » déstabilisant de l’individu. Et de rendre peu crédible toute prétention de la puissance publique à intervenir dans la gestion privée des ressources humaines. Autant de conditions susceptibles, comme l’écrivait Freud, de signer « la défaite de la pulsion qui oblige tout vivant à tenir bon à la vie ».

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