Box-office : le best-off de Patrick Mottard

4 – LE REGARD D’ULYSSE (Théo Angelopoulos 1995 Grèce)

Angelopoulos est de ces réalisateurs qui vous bouleverse un jour et que vous ne quittez plus. Le voyage des comédiens présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à la fin des années 70 fut mon premier véritable coup de cœur cinéphilique.

Les longs plan-séquences, la chronologie des événements bousculée par les souvenirs et les rêves qui font irruption sans flashbacks classiques, la lenteur de l’action engluée dans des paysages souvent hivernaux tout cela m’avait fasciné et conduit à ne plus manquer les sorties des films du réalisateur. Des films à la fois semblables et à chaque fois uniques.

Dans ce classement, j’aurais pu en citer d’autres comme Le Pas suspendu de la cigogne mais mon choix s’est porté sur Le regard d’Ulysse car ce film a pour cadre principalement la guerre civile yougoslave des années 93-95. Or, pour un homme de ma génération, cette guerre coincée entre la chute du Mur de Berlin et l’attentat de New-York reste une blessure et un remord : notre guerre d’Espagne.

L’histoire : Monsieur A, un cinéaste grec revient dans son pays à la recherche des bobines originales du premier film réalisé dans les Balkans par les frères Manakis au début du cinéma muet. Cette quête va le mener, comme un Ulysse moderne, au travers de différents pays des Balkans (Bulgarie, Roumanie, Serbie, Macédoine…) qui se trouverait confronté à des époques différentes du XXe siècle, des événements politiques et à ses souvenirs personnels (il est lui-même un grec juif roumain) et amoureux.

L’épopée est superbe. Ponctuée de scènes intimistes très émouvantes, elle est aussi une succession de plans-séquences parmi les plus beaux de l’œuvre d’Angelopoulos : migrants perdus dans la neige à la frontière albanaise, patients hébétés sortant de leur hôpital bombardé à Sarajevo, orchestre multi-ethnique jouant au milieu des ruines dans la brume. Et bien sûr cette scène inoubliable (voir photo ci-dessus) d’une immense statue de Lénine démantibulée glissant, portée par une barge sur le Danube et qui semble passer ironiquement en revue le monde nouveau … représenté sur la berge par des paysans qui font le signe de croix.

Au cœur d’une mosaïque géographique et historique, Monsieur A-Ulysse cherche, à travers les bobines de films, à retrouver le temps de l’innocence. Mais dans les Balkans, si tant est qu’il ait existé un jour, la cause semble perdue d’avance.

Harvey Keitel réalise de bout en bout une grande performance : lui le quadragénaire rassurant au physique robuste distille des moments de grâce d’une émotion indicible.

C’est probablement en pensant à lui que j’ai également fait de Monsieur A un personnage de Sur un air de cithare. C’est même lui qui a le dernier mot en faisant de la tragédie qui commence à Sarajevo en 1914 avant de s’achever à Sarajevo dans les années 90, un condensé de l’histoire européenne.

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