Box-office : « Lettre à Franco », une déconstruction de l’Histoire

Avec Lettre à Franco, Alejandro Amenabar s’attaque à de nombreux mythes de la guerre civile espagnole pour mieux dénoncer l’Espagne contemporaine.

La première scène du film est un résumé de la volonté de Lettre à Franco. Le film va traiter de la guerre civile espagnole certes, mais sous un angle différent. Exit les affrontements armés, place à la bureaucratie. Pas de conquérants ni de martyrs, seulement des êtres pris dans l’engrenage de l’Histoire où chacun avance ses idées persuadé d’être dans le droit chemin pour redresser le pays.

Alejandro Amenabar, jeune réalisateur prodige du cinéma ibérique à ses débuts, se fait de plus en plus discret derrière la caméra. Ainsi, le réalisateur des Autres (2001) prend son temps pour élaborer chacune de ses œuvres. Il réalise pour la première fois un film à valeur historique. Toujours dans une volonté d’interpeller, le cinéaste bouscule le spectateur dans ses opinions et lui interdit tout repos. Celui-ci doit réfléchir devant un film d’Amenabar et ne doit pas s’attendre à du conformisme.

Le réalisateur s’intéresse ici en particulier à Miguel de Unamuno. Le plus grand écrivain espagnol de l’époque est désormais réputé, notamment, pour une plaidoirie dans laquelle il s’oppose aux militaires venant de prendre le pouvoir en Espagne.

Dans ce discours, le directeur de l’université de Salamanque prononce la célèbre tirade : « vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas ». Phrase pour laquelle il sera extradé du « congrès de la Race » avec une simple mise à pied, paradoxal dans une dictature qui venait à l’époque d’assassiner le poète Federico Garcia Lorca pour des propos bien moins virulents.

Mais Miguel de Unamuno est également une figure controversée. Au début du soulèvement, l’écrivain soutient publiquement et financièrement les troupes franquistes, qui ne sont alors pas encore sous la tutelle de Franco, avant de changer son opinion lorsqu’il prend conscience des horreurs perpétrées par les membres de la Phalange. Collaborateur ou héros ? Le débat fait rage dans un pays n’ayant pas tout à fait tourné la page.

Un rapport entre l’Espagne historique et contemporaine

Alejandro Amenabar s’attaque avec Lettre à Franco à l’histoire de l’Espagne.
Particulièrement à une partie méconnue de celle-ci : le début du soulèvement des
nationalistes. En partie par le prisme de la relation menée avec ceux-ci par un des plus grands intellectuels de son temps. Le réalisateur traite du rapprochement des élites et des armées lorsqu’une démocratie se meure.

Catholiques et anticléricaux s’écharpent dans l’Espagne de cette époque. La République au drapeau tricolore (rouge, jaune, violet) n’arrive pas à développer le pays. Ainsi, lorsque le soulèvement a lieu, Miguel de Unamuno voit dans ces
protagonistes un moyen de rétablir l’ordre. Jusqu’à ce que l’obscurantisme l’emporte et, en symbole, impose un nouveau drapeau : le bicolore. Drapeau d’union nationale toujours en vigueur aujourd’hui…

Un autre point sensible est développé par le réalisateur. Comme il le précise à Télérama, il tenait à « montrer le Franco que personne n’avait vu venir ». Ce militaire au parcours sans faute mais sans aucun charisme. Un choix consensuel d’une junte militaire à la recherche d’un pantin à mettre au pouvoir pour satisfaire ses créanciers nazis. L’homme, même s’il est sûr de ses convictions, est mesuré dans ses ambitions. Ses expressions, orales et physiques, n’ont rien d’un dictateur sanguinaire. Le récit est celui d’un homme façonné par l’histoire et par les événements. Il est devenu ce que la société a fait de lui. La propagande se chargeant d’ériger la mythologie autour de sa figure.

L’Espagne porte de nos jours encore les plaies ouvertes de la période franquiste comme en témoigne la situation politico-sociale de l’autre côté des Pyrénées. Alejandro Amenabar rappelle les conditions qui ont menées à la dictature pour mettre en évidence les troubles modernes. Un rappel historique pour prendre du recul sur la société contemporaine. Pour ne pas se diriger fièrement vers une nouvelle période sombre.

Paul Guianvarc’h

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