Café littéraire : "La familia grande" , le livre-coup de poing de Camille Kouchner

Plus qu'une dénonciation ou un témoignage, c'est une forme de délivrance pour l'auteure , fille de Bernard Kouchner qui , trois ans après la ,mort de sa mère , Evelyne Pisier , soeur de la grande comédienne , Marie-France Pisier, universitaire , spécialiste de l'Histoire des idées politiques, laisse entrer le lecteur dans cette tribu , cette "famille de fous " avec les yeux de la petite fille qu'elle était parce que hors conventions , sans trop de tabous , caractérisée par l'émancipation de chacun et ce dès le plus jeune âge .

Remariée au politologue ,éminent constitutionnaliste , Professeur à Sciences Po , habitué des médias , Olivier Duhamel , qui tiendra lieu de père de substitution, en l’absence de Berrnard , comme elle l’appelle , fondateur de Médecins Sans Frontières , en mission de part et d’autres de la planète, pour Camille et son frère jumeau qu’elle prénomme Victor dans le récit . Il avait , écrit elle "la tendresse infinie de son regard sur elle (Evelyne) et surtout son envie de nous comme un fou ".

Même si les premières années de la vie de l’auteure aujourd’hui avocate et Maître de Conférence en Droit , sont celles du bonheur fait de stimulations intellectuelles et de découvertes de mille et un domaines grâce au monde des adultes réunit souvent les étés dans la maison familiale du beau-père à Sanary : une famille élargie aux proches , aux amis, dont des personnalités , des politiques d’où le titre "la familia grande" également nommée ainsi parce qu’Olivier Duhamel vivra la plupart de son temps avec cette famille recomposée , trois enfants , ceux d’Evelyne , un aîné et les deux jumeaux donc et deux petits chiliens adoptés , ce qui fera dire à la mère non sans forfanterie : deux accouchements et cinq enfants ! , trop vite les meurtrissures et blessures viendront assombrir l’horizon de Camille : suicide du grand père maternel qu’elle n’aura connu que peu mais surtout de la grand -mère , Paula qui refuse la vieillesse , personnage impressionnant , indépendante d’esprit , divorcée dans les années 50 .

Une écriture comme dans l’urgence , un cri , quand à peu près au milieu du récit , son frère lui révèle l’irréparable : son beau-père censé les protéger , seconder leur père , aurait pris l’habitude d’entrer dans sa chambre pour abuser de lui quand il avait 13 ou 14 ans. C’est l ’histoire d’un choc , d’une sidération car le silence est de mise comme dans la plupart des drames de ce type . Se croire coupable , se taire ensuite car on est sous l’emprise du prédateur .

Camille entame alors un calvaire , celui de ne pas rompre le secret de son frère . La délivrance ainsi différée , son cerveau se ferme . Une hydre multiforme, comme l’auteure s’emploie à filer cette métaphore, s’insère en elle et l’accompagne dan son mutisme , pour que son frère ne se sente pas honteux , de peur de faire capoter l’équilibre de ses parents , du beau-père et parce que leur mère prétendue fatiguée , accuse le coup de la perte de sa mère .

Vivre dans l’incertain , la culpabilité , les injonctions contradictoires :" aide moi à lui dire non" et l’instant d’après ," ne dis rien" . Comme l’écrit Camille , " mal nommer c’est participer aux malheurs des choses " : l’inceste, la pédocriminalité et surtout pas le consentement . Ne pas se servir de l’aura , de l’emprise d’un adulte pour obtenir ce pseudo consentement . Et puis un jour tout révéler à Evelyne , la mère, dans l’espoir que la vérité éclaire ,ouvre les yeux et opère le renversement : remettre les choses à l’endroit .

C’est le contraire que l’on va vivre car cette tranche d’existence aux accents de malheur se lit d’un trait tant la force d’âme et la sincérité se font jour . C’est quand elle parle à sa mère que celle-ci s’inscrit dans le déni , l’alcool et la douleur alors que sa soeur , depuis toujours très proche , la brillante actrice Marie-France Pisier, ne pardonne pas et l’enjoint de quitter son compagnon .

En vain jusqu’à sa mort prématurée , la tante aimée entreprend une croisade contre ces agissements . Ce livre profond , sensible agit comme une catharsis , une nécessité de briser le silence . Avec l’importance qu’il revêt ces jours derniers dans un mouvement de dénonciations des crimes d’ordre sexuel à l’égard des enfants dans nombre de milieux il devient presque d’utilité publique .

Roland Haugade

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