Café littéraire : Les yeux de Milos de Patrick Grainville

A l’heure du minimalisme, du réalisme ou de l’autofiction dans les romans, le dernier Patrick Grainville « Les yeux de Milos » tranche par son foisonnement , son érudition et son sens des descriptions très précises de tableaux ou de lieux .

C’est le roman d’un amoureux et passionné de peinture si bien que son héros qui grandit à Antibes est très vite fasciné par des périodes riches en anecdotes et secrets de création de deux peintres qu’il oppose : Picasso qu’il qualifie de Minotaure et Nicolas de Staël , l’écorché . Deux destins à l’antithèse l’un de l’autre qui jouxtent sa vie à lui fournie en liaisons dangereuses , apparentements terribles ( Art des Premiers hominidés et influence de l’Art primitif chez Picasso) puisque le destin du héros , Milos , prénommé ainsi parce que sa mère a connu ses premiers émois sensuels et érotiques en Grèce , est inextricablement lié à ces deux peintres qu’il côtoie en pensée grâce à ce qu’il apprend de leur biographie et aux rêveries , une itinérance de descriptions, de détails qui s’appuie sur les lieux fréquentés par Picasso , Mougins où il a vécu l’extase avec Françoise Gilot et l’atelier d’artiste de De Staël à Antibes d’où le peintre se jettera en 1955 à 41 ans face au bleu de la Méditerranée .

Des périodes emblématiques de ces deux peintres du XX è siècle , la pourtant force de la Nature Nicolas de Staël, mélancolique , seul, miné par son amour pour sa jeune maîtresse, Jeanne Mathieu et le Minotaure comme il l’appelle , Picasso qui ,en 1937, vient de peindre « Guernica » et passe un été avec ses meilleurs amis Eluard et Nusch, Man Ray et Ady ou encore Lee Miller. Milos a le regard bleu « d’un bleu royal , d’azur irréel »pénétrant , allégorie de l’excès , de la pureté, dont les femmes auront raison de l’ éclat.

C’est aussi un roman des voyages puisque étudiant en Paléontologie il part jusqu’en Namibie retrouver « la fresque brute de la Dame Blanche » , une des plus anciennes peintures rupestres, sur les traces de son maître , l’abbé Breuil , interprète aiguisé de
l’Art pariétal, de la grotte de Lascaux qu’il a appelé « la chapelle Sixtine de la Préhistoire », passionné par l’origine de l’Homme, un roman des échanges nombreux y compris amoureux entre les protagonistes , de découvertes , de surprises autour de ces sujets dont l’obsession se communique aisément. C’est l’amour physique qui est autant célébré que celui de la peinture dans des scènes narrées avec élégance et maestria.

C’est également l’importance des lieux qui capte notre attention , lieux empreints de tranches de vie , échos de leur présence ,celle d’un Picasso invulnérable , dominateur et fulgurant , aux histoires d’amour épiques de Juan les Pins à Cannes en passant par Mougins et Ménerbes où il laisse à son désespoir Dora Maar après leur rupture. Pris dans ses relations sensuelles, ses dédales de tourments amoureux sont à la fois une célébration de l’Eros et de l’Art pictural. Un de Staël comme prisonnier du Château Grimaldi bâti sur l’ancienne Acropole de la ville grecque d’Antipolis, l’actuel Musée Picasso, de son atelier entre l’abstrait et la figuration étonnante, mélancolique et en quête d’absolu, n’arrivant pas à terminer l’immense toile, « le Concert » peu avant son suicide .

Les amours de Milos bordés par ces deux êtres se vivent à l’ombre de ces génies , qu’il s’agisse de Marine , la plus proche , la plus complice des découvertes , des étonnements , la mystérieuse Samantha qui écrit un essai sur Picasso ou Vivie avec qui il partage d’autres secrets , Samantha révèle du peintre son côté ogre, boulimique , sorcier ,un génie aux multiples maîtresses qui en aura poussé certaines au suicide.

Deux artistes aux antipodes l’un de l’autre à l’origine d’éblouissements , de jaillissements de l’auteur qu’il prête au héros avec peut -être un surcroît de connaissances pour un homme si jeune . Quoiqu’il en soit c’est une invitation à reparcourir des œuvres de ces deux peintres avec curiosité et passion avec pour point d’ancrage Antibes , ce qui n’est pas pour nous déplaire à nous , lecteurs méditerranéens.

par Roland Huguades

édition du Seuil

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