Peter Elkus : des vérités personnelles bonnes... à chanter !

« C’est beaucoup plus simple que cela » lance-t-il à un jeune ténor qui semble s’époumoner sur un air de Mozart lors d’une audition à Monaco. Plus tard, il dira à une soprano en herbe : « plus d’information ! Que veux-tu nous dire ? ». Lorsque, du Teatro Colon de Buenos Aires au Théâtre des Champs Elysée de Paris en passant par la Hochschule für Musik de Vienne, Peter Elkus, le célèbre professeur de chant et animateur de Master Class dans le monde depuis plus de trente ans conseille ses élèves, il ne faut pas s’attendre uniquement à des techniques savantes de respiration ou de maintien corporel. La question, explique-t-il dans un petit ouvrage passionnant - on espère vivement une prochaine traduction en français - « The telling of our truths, the magic in great musical performance », est celle de créer en nous un processus à même de libérer nos facultés émotionnelles. Avec pour conséquence, celle de pouvoir exprimer dans le chant, à travers la voix, des affects susceptibles de toucher le public. D’où un opuscule qui flirte abondamment - un tiers du livre - avec la psychologie, les traumatismes refoulés de l’enfance, les blocages subséquents dans l’expression scénique…et une charge à peine voilée contre les déviances commerciales du monde lyrique contemporain. A l’opposé donc de ce que me confiait récemment un « agent musical » lors d’une première à l’Opéra de Nice : « aujourd’hui avec 22 000 artistes lyriques répertoriés dans le monde, on privilégie la technique à l’émotion car la compétition est devenue implacable ». « On sélectionne même les voix par Internet, c’est dire ».

Peter Elkus, résident occasionnel à Villefranche sur mer, jure qu’il ne s’est jamais frotté, de loin comme de près, à la psychanalyse. Pourtant, son livre regorge de nombreuses vignettes que les cliniciens pourraient largement lui envier. Celui qui partagea la vie et l’œuvre de Frederica von Stade, la célèbre mezzo soprano habituée du MET de New York comme des plus grandes salles internationales d’art lyrique, plusieurs fois nominée au Grammy pour ses qualités vocales exceptionnelles, étaye essentiellement son approche sur la théorie de la « séduction généralisée » du professeur Laplanche : celle des « messages énigmatiques » imprimés inconsciemment par les parents sur leur progéniture dans la jeune enfance. Peter Elkus affirme en effet dès son introduction : « il est probable que nous transportons avec nous un « bagage » émotionnel, notamment les « ratages d’une éducation transmise par nos parents et que ces derniers ont eux-mêmes reçus en héritage de leurs ascendants ». Les dommages exercés sur les assises narcissiques de l’individu minent durablement la confiance que « nous éprouvons dans ce que nous entreprenons » pour parler aussi simplement que Peter Elkus. La « perte de confiance dans les parents » entraîne « celle dans notre vie » et barre inconsciemment, selon lui, l’accès à toute forme de liberté dans l’expression vocale : outre les différentes formes d’abandon, de « désaide » pour reprendre une des traductions du « Hilflosigkeit » freudien, « 25% de ses élèves », précise encore l’auteur, ont été victimes d’abus sexuels. Avec un prix personnel lourd à payer : réussir à chanter, c’est échouer à retrouver la douleur originelle qui s’est copieusement nourrie de la souffrance parentale. Et d’illustrer son propos par un exemple clinique : souvent, explique le professeur américain, j’ai entendu des artistes « stopper net à la dernière note ou ne pas fournir toute la dimension requise par celle-ci ». Il ne s’agit pas seulement de puissance vocale mais bien d’un rapport à l’ultime et à la chute : « s’ils finissent leur couplet, ils perdent tout espoir ».

Une approche qui ne manque d’interroger le rapport inconscient de l’être humain au chant, aux raisons de son choix favorisant la « plainte vocale », d’un dire chanté car inexprimable par la simple parole énoncée. Question encore, au professeur de chant cette fois-ci, invité à jouer un rôle de thérapeute. Problématique enfin de la voix, objet ou moyen d’une médiation participant du « transfert ». Dans son travail avec les musiciens, Peter Elkus relève d’ailleurs un lien identique avec les instruments. Loin d’être dupe, l’auteur de l’ouvrage ne peut éviter la question du narcissisme des interprètes : pour qui chantent-ils finalement ? La relation à la « performance », le fait de se produire sur scène, est-elle détournée de sa finalité originelle ? La technique, qu’il aborde dans un chapitre ultérieur, ne devient-elle pas le biais préféré de l’artiste pour convaincre le public de son talent ?

Peter K. Elkus

L’intitulé de sa deuxième partie, « nouvelle éducation », ne doit pas être entendu dans le sens d’un nouveau formatage, où un cadre rénové viendrait se substituer à un ancien, tout aussi limitatif et réducteur. Peter Elkus n’est pas un gourou dont la pulsion d’emprise chasserait celle d’un autre faiseur de miracle. L’expression vocale qu’il présente comme une « cicatrisation » ne constitue en fait que le prélude à la mise en chemin d’un individu et sa progressive confrontation avec ses sentiments les plus enfouis. L’analogie avec la psychanalyse n’en devient que plus substantielle. « Lorsqu’un artiste lyrique est en contact avec ses vérités », précise-t-il, il suscite un mouvement identique dans l’assistance. C’est cette vérité personnelle dont l’expression remue en profondeur le public, ou le laisse, si l’on ose dire, sans voix.

Le « comportement de diva » qui privilégie, par exemple, les gestes inadéquats par rapport à la scène jouée, les attitudes narcissiques fondées sur les peurs infantiles des dangers extérieurs - une première ou un enregistrement public -, l’angoisse culpabilisante de réussir au risque d’une séparation imaginaire avec l’environnement familial - le poids de la dette psychique - portent les artistes à « se réfugier dans la technique », affirme Peter Elkus, avec pour résultat, la paralysie du partage de l’émotion.

La démonstration de Peter Elkus est saisissante et le livre pourrait s’achever sur ce constat édifiant. Mais l’auteur ajoute une troisième partie, curieusement dénommée « technique ». Il ne s’agit pas, contrairement aux nombreux ouvrages qui proposent des fiches cuisines pour une confection d’un bonheur à la minute, d’un énième apprentissage de savoir-faire : La concentration sur la technique crée du professionnalisme, l’implication émotionnelle crée l’essence artistique. Telle est, selon l’auteur, la différence fondamentale entre « performance » et « great performance ». Le professeur de Master Class ne se déclare pas résolument opposé aux techniques. Il leur adresse « simplement » le reproche de freiner l’épanouissement de l’individu, d’entretenir ses peurs et de perpétrer durablement ses souffrances. A un jeune chanteur qui insistait pour mieux « pousser sa voix en s’appuyant sur son corps », « comme on le lui avait appris », Peter Elkus lui répondit par un large sourire, lui fit lever nonchalamment les bras vers le ciel et l’invita à puiser en lui l’énergie de la « joie et de l’amour » du chant. Première étape dans un parcours quasi philosophique permettant, comme l’avait écrit Freud, au « je d’advenir ». Finalement, conclut avec humour Peter Elkus, « c’est sous la douche qu’on chante le mieux » !

Peter K. Elkus, « The Telling of our truths : the magic in great musical performance ». Disponible sur www.amazon.com au prix de $16.99

http://www.peterelkus.com/

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